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Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

25 mars 2000 - Lettre ouverte au Courrier.

BOSNIE, KOSOVO: LES FALSIFICATEURS

L’écrivain Yves Laplace réagit à la publication, dans nos éditions des 10 et 13 mars, de textes qui,, selon lui, "franchissent largement la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune". (réd.)

Yves Laplace

Par deux fois, ces derniers jours, Le Courrier s'est, au mieux, gravement laissé abuser en présentant, sous un jour favorable, des thèses extrémistes (et je vais montrer de quelle extrême elles sont issues), au sujet des guerres en ex-Yougoslavie et de l'intervention au Kosovo.

Le 10 mars, votre journal consacrait une pleine page aux "bonnes feuilles" d'un livre de Noam Chomsky, intitulé Le nouvel humanisme militaire, qui vient de paraître en traduction française, dans une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2 (Lausanne). Curieusement, un encart publicitaire, vantant cette publication, complétait l'extrait…

Appelant à une "analyse sereine" et à des "travaux minutieux" sur la "double morale" de "l'humanisme militaire", Le Courrier présente le livre de Chomsky comme "l'une des très rares analyses critiques effectuées aux Etats-Unis"; et son auteur comme un "linguiste de réputation internationale", apparemment incontesté et incontestable… Mais à trop vouloir prouver… Le Courrier ignorait-il les liens ayant existé entre Chomsky et des milieux proches, ou complices, du négationnisme? Or, le texte de Chomsky sur le Kosovo, en dépit ou plutôt en raison de son habileté, m'apparaît dans la droite ligne de la préface qu'il avait cru devoir accorder, en 1980 — sous prétexte de défendre la liberté d'expression —, à un livre du négationniste Robert Faurisson (Les Mémoires en défense), contestant l'existence des chambres à gaz nazies. Si ce précédent n'est pas rédhibitoire à vos yeux, ce qui peut étonner en la matière, du moins aurait-il dû vous dicter une certaine prudence.

NÉGATIONNISME EN CREUX

Daté du mois de janvier 2000, le texte de Chomsky repris par Le Courrier est à la fois inepte et fallacieux. Ineptie: peut-on simplement qualifier la KFOR d'"armée d'occupation"? Où en serait-on, au juste, aujourd'hui, au Kosovo et ailleurs, si le million d'hommes, de femmes et d'enfants déportés, de façon planifiée, au printemps dernier, par l'armée et les milices de Milosevic, mouraient toujours à petit feu dans les camps de réfugiés — en suivant à la radio le récit des pillages, des viols et des massacres qui continueraient? Faut-il rappeler qu'on n'a pas fini d'exhumer les morts des fosses communes, et que, sous couvert de représailles (?) contre l'intervention de l'OTAN, des milliers de personnes ont été égorgées, fusillées, mutilées (avant ou après leur mort) par les génocidaires serbes? L'impérialisme américain, si j'ai bien lu Chomsky, serait donc en premier lieu comptable de ces crimes — au demeurant innommés: le négationnisme, en creux, opère ici. Le raisonnement est antédiluvien sur le plan idéologique et abject sur le plan éthique, quelle que soit la réalité des arrière-pensées stratégiques américaines: la politique n'est-elle pas l'art d'affronter le possible, fût-il impur?

Mais "l'impérialisme américain", dira-t-on, et ses innombrables victimes, les maudits de l'histoire?… Dans un livre hélas prophétique sur la question du génocide, L'Avenir d'une négation (1982), Alain Finkielkraut notait déjà, à propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle un langage ouvriériste: les prolétaires seraient les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente; ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de la race, c'est au nom des "vrais" maudits." Encore une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés de Chomsky — et avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes" et "de gauche" — sur le Kosovo?

UNE ARITHMÉTIQUE IGNOBLE

Autre ineptie, et diversion à cet égard exemplaire: l'imputation, par Noam Chomsky, d'un lien de cause à effet direct entre l'intervention au Kosovo et la réduction des programmes d'aide humanitaire en Afrique. De là à tenir les Kosovars "nettoyés" — ces alliés objectifs, ou ces otages, de l'impérialisme yankee? — pour responsables de la famine en Angola… Ineptie, diversion, mais aussi falsification: en citant de manière orientée, hors contexte, tel ou tel élément des rapports d'Amnesty International ou de l'OSCE, Chomsky trace un parallèle d'épicerie (quelques dizaines de morts, de part et d'autre…) entre les exactions serbes d'avant l'intervention et les exactions "albanaises" d'après l'intervention.

Toute exaction est bien sûr criminelle. Ses auteurs doivent être recherchés et poursuivis. Mais là encore, dans l'ignoble arithmétique chomskyenne, où donc sont passés les déportés et les milliers de civils assassinés entre temps, au nom d'une politique criminelle, dite de "nettoyage ethnique", et mise en place par le régime de Belgrade, depuis des années, non seulement au Kosovo, mais en Bosnie? La Bosnie, justement… C'est aujourd'hui ""un repaire de voleurs et de fraudeurs du fisc", (...) dominé par "une classe criminelle fortunée" (...)", écrit Chomsky, citant dieu sait qui. Cette injure inouïe ne fera pas se retourner dans leur tombe les 8000 morts de Srebrenica, les 15 000 morts de Sarajevo, les 100 000 morts et davantage de la guerre de "nettoyage ethnique" menée quatre ans durant en Bosnie: car ces morts, le plus souvent, n'ont pas de tombe.

Le "nettoyage ethnique"? Chomsky se garde bien de l'évoquer. Fort heureusement, un autre auteur — un certain Michel Bugnon-Mordant — nous apporte ses lumières, dans un livre intitulé Sauver l'Europe (sic), auquel vous consacrez votre "Gros plan" (une page entière, la dernière du journal) du 13 mars. "Britanniques et Américains, déclare M. Bugnon-Mordant, n'ignorent pas qu'un Kosovo "ethniquement pur" dominé par eux provoquera le détachement de la partie albanophone de la Macédoine." Inutile de se pincer: pour M. Bugnon-Mordant, le projet de "purification ethnique" est donc un rêve purement albanais (et peut-être aussi un cauchemar américain).

LA LIGNE BRUNE

Le Courrier (sous la plume de votre collaborateur Mohammad Farrokh, présentant l'opuscule de Bugnon-Mordant) nous apprend donc l'existence d'une Europe qui aurait "laissé les États-Unis détruire la Serbie avec des armes abominables". De manière stupéfiante, votre journal titre son Gros plan ainsi: "Un manifeste contre l'Europe des ploutocrates et des lâches", approuvant de facto un livre dont l'inspiration — d'extrême droite — est pourtant flagrante. Faudrait-il vous apprendre la fortune des mots "ploutocrate" et "ploutocratie" dans les textes, discours, pamphlets des idéologues français antiparlementaires et antisémites d'extrême droite, de Drumont et Maurras à Le Pen. Jolie compagnie, n'est-ce pas, pour Le Courrier.

L'"analyse" que M. Bugnon-Mordant, complaisamment interviewé, propose de la situation en ex-Yougoslavie est d'ailleurs exactement celle de Jean-Marie Le Pen. Rien de surprenant à cela: dans vos colonnes, M. Bugnon-Mordant fait l'éloge d'un troisième auteur, Vladimir Volkoff, dont les prises de position politiques se situent depuis toujours... à la droite du Front National. Durant les guerres et les massacres racistes en ex-Yougoslavie, notamment en Bosnie, M. Volkoff a appuyé, sans coup férir, dans maints écrits, livres et discours, le gouvernement de Milosevic, les ultranationalistes Karadzic et Mladic (dont il a publié divers éloges), et leurs bandes de tueurs. Jolie compagnie, n'est-ce pas, pour Le Courrier.

À plusieurs reprises, M. Volkoff a apporté sur place (à Pale, à Banja Luka, à Belgrade) un soutien inconditionnel aux "autorités" génocidaires. L'ignoriez-vous également? Il y a pourtant des signes qui, eux, ne trompent pas: le livre de M. Bugnon-Mordant est publié par un éditeur, L'Âge d'homme, qui est non seulement l'éditeur clairement partisan de Volkoff, mais également celui des discours de Milosevic et — en 1994! — d'une brochure de Karadzic sur la guerre en Bosnie. Le saviez-vous? Votre journal préfère parler de la "prestigieuse collection" qui accueillerait l'essai de ce "professeur fribourgeois" (ethniquement certifié?) parmi les ouvrages d'"auteurs mondialement connus".

Par deux fois, donc, Le Courrier a largement franchi la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune. À la place de MM. Chomsky, Bugnon-Mordant et Volkoff, je sourirais — sous cape — en lisant par ailleurs vos prises de position, toujours fermes et courageuses, sur la politique suisse d'asile, ou sur l'Autriche. Mais si je pense que les convictions de MM. Chomsky, Bugnon-Mordant et Volkoff sont décidément rédhibitoires, je me fais une autre opinion des dérapages de votre rédaction. Il vous reste à mieux vous informer… Et peut-être aussi à vous expliquer auprès des lecteurs albanais du Courrier... Voire même, au moment où le TPIY juge le général serbe Krstic, exécutant des massacres de Podrinje-Srebrenica, à vous excuser auprès de ceux qui feraient partie du lot d'un millier de rescapés de cette enclave, "réfugiés" en Suisse — dans l'attente d'en être chassés par des fonctionnaires fédéraux beaucoup moins exaltés, sinon moins exaltants, que les trois auteurs loués par votre journal.


Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

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27 avril 2000