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Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

Noam Chomsky à propos d'un procès truqué

Citant Finkielkraut, Laplace m’accuse d’avoir gravement sous-estimé les atrocités des Khmers rouges en les chiffrant à 100 000 morts. La source utilisée dans le texte d'Alain Finkielkraut [L'avenir d'une négation. Réflexion sur question du génocide, Seuil 1982] citée par Laplace à cet effet se référait en réalité à la livraison de novembre 1979 de la revue française Change où était retranscrite une table ronde sur le thème " narration et pouvoir: massacres et médias " dont j'étais l'un des nombreux participants. Le débat avait été introduit par Mitsou Ronat qui rapporta (correctement) que François Ponchaud, John Barron et Anthony Paul " fournissent une estimation d'environ 100 000 tués par la terreur khmère rouge ". Ponchaud était l’auteur du célèbre Cambodge Année zéro (Julliard 1977), premier ouvrage sérieux sur l’ère Pol Pot. Peut-être que, selon la méthode utilisée par Finkielkraut-Laplace, Ponchaud se transformerait en un apologiste de Pol Pot, puisque, dans la préface à l’édition américaine de son livre, il me remercia pour en avoir fait l’éloge aux Etats-Unis et loua " l’attitude responsable et la rigueur intellectuelle " dont j’avais fait preuve sur le Cambodge durant l’ère Pol Pot, tant dans mes écrits publics que dans notre ample correspondance privée. (Je précise qu’il s’agit de la préface à l’édition américaine uniquement ; voir à ce sujet mon ouvrage de 1979 écrit en commun avec Edward Herman, Political Economy of Human Rights).

Au cours de la table ronde reproduite dans Change, je fis allusion à l’estimation de Ponchaud, sans pour autant la reprendre à mon compte. En fait, dans les centaines de pages que j’ai consacrées à la question cambodgienne au cours des ans, je ne me souviens que d’une seule fois où un chiffre identique est mentionné: c’était lorsque je citai l’étude démographique faite par la CIA en 1980 qui concluait que 50 000 à 100 000 personnes " ont pu être exécutées " sous Pol Pot, et que la population rurale en pâtit peu et augmenta même — des conclusions que Herman et moi-même avons rejetées comme " absurdes " et " politiquement biaisées " (à l’époque, les Etats-Unis soutenaient les Khmers rouges).

L’indécence du procédé qui consiste à m’attribuer l’estimation de Ponchaud est flagrante: il ne s’agit pas d’une erreur, mais d’une supercherie délibérée, comme quiconque aurait pris soin d’examiner la source aurait pu le constater aisément.

Pour revenir au plan de la morale, Laplace m'accuse, à nouveau en citant Finkielkraut, d’avoir " relativisé " les crimes de Pol Pot en les comparant à ceux du Timor-Oriental perpétrés au même moment. Notez bien que cette comparaison ne " relativise " pas les crimes de l’Indonésie, ainsi que la responsabilité de ceux qui lui fournirent un soutien militaire et diplomatique décisif: les Etats-Unis au premier chef, mais aussi le Royaume-Uni et la France qui s’y joignirent alors que les atrocités atteignaient des proportions génocidaires en 1978.

A cette époque, les crimes perpétrés par le pouvoir indonésien avec le soutien des puissances occidentales étaient purement et simplement niés, et les preuves accablantes disponibles étaient dissimulées, comme nous l’avons longuement démontré Herman et moi-même. Mais cette période honteuse s’acheva il y a vingt ans. Aujourd’hui, il est communément admis que Washington, avec l’aide de ses alliés, " a armé et entraîné les militaires indonésiens, responsables du meurtre de masse le plus intensif depuis la Seconde Guerre mondiale ", selon la dernière livraison d’une revue éminente sur les questions indonésiennes, Inside Indonesia. Les massacres au Timor-Oriental sont probablement parmi les pires en proportion de la population, depuis l’Holocauste.

Il y a, certes, des différences entre les crimes commis par les Khmers rouges et ceux perpétrés par les autorités indonésiennes. Ces derniers n’étaient pas seulement des crimes contre l’humanité, mais aussi des crimes de guerre commis au cours d’une agression directe [invasion en décembre 1975 par les forces armées indonésiennes; depuis septembre 1975, après "l'abandon" du Portugal, le Front révolutionnaire pour l'indépendance du Timor — Fretilin — administrait le Timor-Oriental]. Mais la différence la plus importante est qu’il aurait été facile de mettre fin aux crimes de Djakarta: c'est-à-dire par l'arrêt de la participation décisive de nos gouvernements dans leur perpétration et par un ordre de Washington à Djakarta.

Cela était encore vrai tandis que les crimes continuaient en 1999, avec le meurtre de près de 4000 civils au début de l’année, selon des sources crédibles provenant des Eglises; puis avec l’expulsion brutale de 750 000 Timorais (soit 85% de la population) de leurs foyers et la destruction de la majeure partie de leur pays. Pendant tout ce temps, les Etats-Unis et leurs alliés ont continué à soutenir les militaires indonésiens et ont exclu toute intervention, refusant même des sanctions modérées, jusqu’à ce que les atrocités fussent accomplies. Clinton signala alors aux généraux indonésiens que le jeu était terminé, suite à quoi ils se retirèrent immédiatement, prouvant ainsi qu’il aurait été possible d’obtenir ce résultat bien plus tôt si Washington l’avait voulu.

Par contre, personne en Occident n’avait la moindre suggestion sur la façon de mettre un terme aux crimes de Pol Pot. Et lorsque les Vietnamiens le firent [janvier 1979], ils furent soumis à de sévères sanctions, puis " punis " pour le crime d’avoir délogé Pol Pot par une invasion chinoise soutenue par Washington [février 1979], tandis que les Etats-Unis et leurs alliés accordaient un soutien militaire et diplomatique déclaré à la coalition menée par les Khmers rouges, présentée officiellement comme étant " incontestablement " plus représentative du peuple cambodgien que la résistance timoraise [Fretilin] ne l’était de son propre peuple. C'est ainsi que les Etats-Unis et leurs alliés justifiaient le soutien qu'ils apportaient à la fois à Pol Pot et aux criminels indonésiens.

En regard de ces faits, Laplace et sa source infamante m'accusaient et m’accusent de " relativiser " les atrocités cambodgiennes. Si l'on traduit cette rhétorique en langage clair, leur position est qu'il est préférable que nous passions sous silence les crimes perpétrés avec la complicité de nos gouvernements — crimes que nous pourrions dès lors chercher à arrêter — et que nous adoptions d'héroïques postures face aux crimes commis par les ennemis de nos gouvernements, sur lesquels nous n’avons aucune prise. Cette position n'est pas sans rappeler cette phrase d'un journaliste français, cité par Jean-Pierre Faye dans la revue Change mentionnée ci-dessus: "L'histoire a des courants principaux, et le courant principal passe par le Cambodge, non par Timor..." Rappelez-vous la période: en 1978, les atrocités au Timor-Oriental avaient atteint leur paroxysme et le gouvernement français avait officiellement annoncé qu’il soutiendrait l’Indonésie et la protégerait contre tout " embarras ".

La même morale singulière est à l’œuvre lorsque Laplace me reproche de " relativiser " pareillement les crimes de Milosevic au Kosovo (2000 morts au total avant les bombardements, selon l’OTAN elle-même) en faisant état des vastes opérations d’épuration ethnique perpétrées par l’Etat turc, membre de l’OTAN, au cours des années 90. Ces opérations ont causé la mort de dizaines de milliers de Kurdes, l’exode de deux à trois millions de réfugiés et la destruction de 3500 villages (sept fois plus qu’au Kosovo sous les bombes de l’OTAN). Tout cela grâce à un flot croissant — atteignant son apogée en 1997 — d’armes livrées, entre autres, par les Etats-Unis de Clinton, y compris des armes lourdes utilisées à des fins atroces au cours de l’une des pires terreurs étatiques de la période considérée. Comme dans le cas des atrocités indonésiennes, celles-ci aussi auraient pu facilement être freinées ou arrêtées par une décision des gouvernements occidentaux. Mais, en vertu de la morale singulière de Finkielkraut-Laplace, cette comparaison "relativiserait" les crimes de Milosevic au Kosovo, probablement parce que le "courant principal de l'histoire", dicté par le pouvoir d'Etat, passe par le Kosovo, et non par la Turquie, pourtant membre de l'OTAN (la guerre en Yougoslavie n'est pas traitée dans mon livre pour des raisons évidentes qui ont trait à son centre d'intérêt réel: c'est-à-dire la mise en perspective analytique des motivations invoquées par l'OTAN et les Etats-Unis pour justifier leur politique).

Cela étant dit, je ne voudrais pas donner l’impression que toutes les accusations de Laplace sont fausses. Ainsi, j'en accepte une bien volontiers. En effet, j’ai été consterné par le révisionnisme historique qui consiste à mettre les atrocités serbes au Kosovo sur le même plan que celles des nazis, ce qui constitue de toute évidence une insulte à la mémoire des victimes de l’Holocauste.

Pour les raisons mentionnées au début de cette réponse, je ne pousserai pas plus loin le débat. Je répondrai toutefois, bien volontiers, à toute question sérieuse et honnête.

30 avril 2000
Noam Chomsky


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9 mai 2000