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Editions Page deux


Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

Silence: il n'écoute pas

L'écrivain Yves Laplace a des jugements souverains. Le 25 mars 2000, il adressait une lettre ouverte au Courrier: "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs". Le 11 avril, il assurait le quotidien Le Temps d'un éclairage copieux intitulé "Noam Chomsky au Kosovo obsédé par le "complot" américain".

Dès la parution de la lettre ouverte au Courrier, les Editions Page deux ont échangé un courrier avec Yves Laplace. Les animateurs des Editions désiraient mettre en relief le sens de ce qu'ils considèrent comme une diffamation et voulaient comprendre. L'ensemble de la documentation peut être consulté sur le site Internet des Editions Page deux (http://www.page2.ch/). Une pièce manque au dossier: la lettre d'Yves Laplace aux Editions Page deux datée du 2 avril. Nous lui avions demandé l'autorisation de la publier; il n'a pas répondu. Le délai que nous nous étions fixé est expiré. Dès lors, nous prenons position publiquement et, simultanément, rendons publics nos lettres et les documents.

Nous nous limitons ici à une mise au point sur la méthode utilisée par Yves Laplace. Les questions de fond abordées dans le livre de Noam Chomsky, Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo, nous espérons pouvoir les traiter sous peu, en prenant en compte les apports de divers ouvrages anglo-saxons parus récemment.

Yves Laplace, en un peu plus de quinze jours, modifie un point nodal de la construction de son argumentation dont la fonction reste de jeter l'opprobre sur Noam Chomsky. D'abord, N. Chomsky est qualifié, par association, de négationniste (Le Courrier), puis de non-négationniste (Le Temps). Quel crédit peut-on accorder à une personne qui instruit de la sorte un procès?

1. Dans Le Courrier, N. Chomsky est accolé au négationniste français Faurisson. Citons Y. Laplace: "Alain Finkielkraut notait déjà, à propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle un langage ouvriériste: les prolétaires seraient les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente; ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de la race, c'est au nom des "vrais" maudits." Chomsky est donc accusé par association d'être un négationniste de la Shoah, ou, au mieux, un complice d'une œuvre négationniste.

Dans Le Temps, le même Y. Laplace écrit: "A lire Chomsky de près, il semble donc qu'il s'abrite derrière sa non-négation de la Shoah afin d'asseoir sa démonstration falsifiée." Cette fois, Chomsky n'est plus négationniste. Il instrumentaliserait sa non-négation de la Shoah pour relativiser les génocides ou crimes contre l'humanité, quand ils ne sont pas commis par les Etats-Unis.

Cette simple confrontation démontre l'inconsistance des assertions d'Y. Laplace.

La rédaction du quotidien Le Monde (3.6.1999), lors de la guerre du Kosovo, avait, une fois de plus, réfuté ce genre d'allégations faites à l'encontre de Noam Chomsky (voir p. 262-263 du Nouvel humanisme militaire). En 1969, dans le premier volume de ses écrits politiques en langue anglaise, Chomsky soulignait que l'on "perdait son humanité" à débattre avec ceux qui tentaient de dénier l'Holocauste, bien que "lorsque les apologistes de crimes horrifiants obtiennent une certaine audience et un certain prestige, il est nécessaire de les traquer jusque dans le caniveau".

2. Yves Laplace a utilisé la même méthode à l'encontre des Editions Page deux. Dans Le Courrier, il met en place la séquence suivante. 1° Les Editions Page deux sont "supposées" de gauche, un qualificatif qui signifie: donner pour authentique en trompant. 2° Les "éditeurs soi-disant pacifistes et de gauche" de Chomsky sont renvoyés aux prétendus présupposés négationnistes de Chomsky. 3° Logiquement, selon Y. Laplace, ils franchissent "la ligne brune".

Dans Le Temps, illuminé par une révélation, Y. Laplace accorde à l'éditeur Page deux un catalogue dans lequel "figurent par ailleurs des livres estimables". L'éditeur ne franchit plus la "ligne brune".

3. Un an après la guerre du Kosovo, un débat sérieux est nécessaire. C'est pour cette raison que l'hebdomadaire américain Business Week, en date du 17 avril 2000, fait la critique de The New Military Humanism. Patrick Smith conclut ainsi sa recension: "S'il y a quelque chose de nouveau à propos de notre époque, c'est que les questions de Chomsky devront en fin de compte recevoir une réponse. Que l'on soit d'accord avec lui ou non, on serait perdant en ne l'écoutant pas." P. Smith, qui examine depuis longtemps la politique extérieure américaine, écrit: "Les bombardements de l'OTAN ont pu mettre Milosevic sur les genoux, mais Chomsky présente de bons arguments selon lesquels ils furent faits à l'encontre du droit international, qu'ils auraient pu être évités grâce à la diplomatie et qu'ils étaient motivés par les intérêts propres nationaux [des Etats-Unis] et ceux de l'OTAN, bien plus que par des considérations d'ordre moral." The Economist, l'hebdomadaire de la City, affirme dans une recension d'ouvrages sur la guerre du Kosovo (15 avril): "La vérité crue est que si éviter la souffrance avait été le principal objectif des gouvernements occidentaux, alors leur politique aurait eu une accentuation différente. La priorité absolue aurait été le déploiement aussi rapide que possible (en d'autres termes, sans avoir à bombarder d'abord) d'une force d'interposition robuste, avec l'autorisation de l'ONU et un mandat de s'occuper des provocations en provenance de n'importe quel camp." Ce constat est une des conclusions du livre de Noam Chomsky, ouvrage qualifié par Y. Laplace de "salmigondis allumé et sectaire".

4. Y. Laplace dans Le Temps du 11 avril — à la différence de sa contribution au Courrier — aborde la position de Chomsky sur la tragédie génocidaire qui s'est déroulée au Cambodge. Il le fait à nouveau à partir d'une citation d'Alain Finkielkraut. Y. Laplace ne connaît pas ce dossier. Cela à l'opposé de Ben Kiernan, auteur d'un ouvrage de référence sur Le génocide au Cambodge 1975-1979 (Gallimard 1998, 1996 pour l'édition américaine). Or, comme nous l'écrit Chomsky en date du 11 avril 2000: "Je le [Kiernan] connais depuis vingt ans et j'ai donné une conférence il y a quelques semaines à la Yale Law School, que Kiernan a organisée, sous les auspices du Yale Genocide Project. Ainsi, comme vous pouvez le voir, la conspiration est vaste et profonde. Je suis certain que M. Laplace doit être capable de faire un usage excellent de cette information." Kiernan est le responsable du Yale Genocide Project, dans le cadre de la Yale University. Selon Y. Laplace, B. Kiernan se ferait-il le complice d'un Chomsky qui relativiserait le génocide cambodgien? Au travers de cette seule interrogation, toute personne peut prendre conscience de l'inadmissibilité, dans les débats, de l'utilisation sans rivage de la logique d'inférence, employée couramment dans les procès les plus arbitraires.

Pour les Editions Page deux:
Charles-André Udry


Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»

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27 avril 2000