Editions Page deux
Le Courrier, 10 mars 2000
Noam Chomsky apporte sa contribution à la réflexion critique. "Bonnes feuilles".
Un an après le début (24 mars 1999) de la dite "guerre du Kosovo", il semble plus que nécessaire d'effectuer une analyse sereine de ce qui fut présenté par la puissance aux commandes des opérations, les Etats-Unis, comme étant les "raisons humanitaires" légitimant le déclenchement des bombardements et à la destruction d'un pays: la Serbie; tout en laissant en place son autocrate: Slobodan Milosevic.
Malheureusement peu de travaux minutieux sont publiés sur ce thème. Or, à la lumière de la complicité des Etats-Unis avec la politique criminelle du gouvernement russe en Tchétchénie, une discussion raisonnée sur la "double morale" de "l'humanisme militaire" aurait pu prendre une ampleur renouvelée; cela d'autant plus que l'exemple du Timor-Oriental fournissait aussi un éclairage intéressant et douloureux.
Parmi les très rares analyses critiques effectuées aux Etats-Unis, il faut signaler le livre de Noam Chomsky, publié en anglais en novembre 1999. Cet ouvrage est intitulé Le nouvel humanisme militaire. Leçons du Kosovo. Il examine la logique du discours politique, diplomatique, militaire discours enrobé d'une affectation humaniste.
Cet ouvrage vient d'être traduit en français par les Editions Page deux (Lausanne). Une postface exclusive a été écrite, en janvier 2000, pour cette édition française. Nous en publions, en primeur, la conclusion; les notes de référence ont été supprimées.
Le livre sera disponible dans les librairies dès le 24 mars 2000.
Les souffrances des Kosovars nont pas cessé avec larrivée de larmée doccupation de lOTAN (KFOR) et de la mission de lONU. Alors que des milliards de dollars furent facilement trouvés pour les bombardements, depuis octobre 1999 les Etats-Unis "nont pas encore commencé à sacquitter de leur part des 37,9 millions de dollars estimés être le coût de la mise en place initiale de lopération civile des Nations unies au Kosovo"; comme au Timor-Oriental, où ladministration Clinton a demandé une réduction de la force de paix déjà très réduite. En novembre, "lagence américaine pour laide aux victimes de catastrophes à létranger navait pas encore distribué déquipement lourd et elle commence seulement à amener du bois de construction" pour le programme dabris dhiver au Kosovo. Le HCR et lagence humanitaire de lUnion européenne, ECHO, ont également "été fortement critiqués pour leurs retards et leur manque de prévoyance". Les besoins urgents de la mission de lONU sont léquivalent du "coût dune demi-journée de bombardements", a déclaré avec amertume un officiel de haut rang de lONU, et sans ces fonds, "ce projet va seffondrer", pour le grand bonheur de Milosevic.
Une conférence des gouvernements occidentaux donateurs ne sest engagée à verser que 88 millions de dollars pour couvrir le budget de la mission de lONU au Kosovo, mais elle a promis un milliard de dollars pour la reconstruction en lan 2000 des fonds publics qui iront directement dans les poches des entrepreneurs privés, si les membres de lOTAN arrivent à se mettre daccord sur la façon dont les contrats doivent être répartis. A la mi-décembre, la mission de lONU a demandé à nouveau des fonds pour les enseignants, les policiers et dautres fonctionnaires, sans grand succès.
Priorité à... moins d'aide
Malgré le montant limité de laide, lintérêt que représente un désastre qui peut être attribué à un ennemi officiel, et être exploité (de façon saugrenue) "afin de montrer pourquoi 78 jours dattaques aériennes contre les forces et les infrastructures serbes étaient nécessaires", a suffi pour entraîner dimportantes réductions de laide dans dautres régions du monde. Le Sénat américain se prépare à retirer des dizaines de millions de dollars aux programmes daide à lAfrique. Le Danemark a réduit de 26 % son assistance aux pays autres que le Kosovo. LInternational Medical Corps a suspendu son programme en Angola, ayant collecté 5 millions de dollars pour le Kosovo, alors quil cherche en vain 1,5 million de dollars pour lAngola, où 1,6 million de personnes déplacées sont menacées par la famine. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé quil allait devoir réduire ses programmes pour 2 millions de réfugiés au Sierra Leone, au Liberia et en Guinée, car il a reçu moins de 20 % du financement demandé. Le même sort attend 4 millions de personnes affamées dans la région des Grands Lacs en Afrique dont la situation nest pas sans liens avec les actions menées par lOccident durant de nombreuses années, et son refus dagir aux moments décisifs. Les dépenses du HCR pour les réfugiés des Balkans sont onze fois plus élevées que pour lAfrique. "Les centaines de millions de dollars dépensés pour les réfugiés du Kosovo et la façon dont les agences daide se sont bousculées pour les dépenser "étaient presque obscènes", a affirmé Randolph Kent", lui qui est passé des programmes de lONU dans les Balkans à ceux dAfrique de lEst. Le président Clinton a organisé une rencontre avec les principales organisations humanitaires pour "manifester son enthousiasme pour laide au Kosovo".
Tout cela se produit dans un contexte de réductions drastiques de laide extérieure des Etats-Unis, aujourdhui "au sommet de leur gloire" (Fromkin), leurs dirigeants se voyant adulés pour leur "altruisme" sans précédent historique, alors quils disparaissent pratiquement de la liste des donateurs en faveur des pauvres et des miséreux.
Mafias et démocratie
Lenquête de lOSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) présente un bilan détaillé des crimes commis sous loccupation militaire de lOTAN. Si lon ne saurait les comparer aux crimes commis par la Serbie sous les bombardements, ils ne sont pas négligeables. Selon le rapport de lOSCE, la province occupée est dominée par "lanarchie qui laisse la violence sexercer sans opposition", celle-ci étant en grande partie attribuée à lUCK, tandis que "limpunité règne au lieu de la justice". Les opposants albanais au "nouvel ordre", sous "la domination de lUCK", y compris des cadres du "principal rival politique du groupe rebelle", ont été enlevés, assassinés, visés par des attaques à la grenade, harcelés sous diverses formes, et se sont vus intimer lordre dabandonner la politique. Le seul extrait des rapports de lOSCE publié dans le New York Times concerne la ville de Prizren, près de la frontière albanaise. Elle fut attaquée par les Serbes sous les bombardements, le 28 mars, mais "le résultat général est que bien plus de dommages y ont été causés [ ] après la guerre que durant celle-ci". La police militaire britannique fait état dune participation de la maffia albanaise à des attaques à la grenade et à dautres exactions, parmi lesquelles lassassinat de femmes âgées par "des hommes se présentant comme des représentants de lUCK".
La minorité serbe a été en grande partie expulsée. Robert Fisk, du quotidien anglais The Independent, note que "le nombre de Serbes tués au cours des cinq mois qui ont suivi la fin de la guerre sapproche du nombre dAlbanais tués par les Serbes au cours des cinq mois qui ont précédé le début des bombardements de lOTAN en mars", daprès les preuves disponibles (lONU avait fait état de "65 morts violentes" de civils, Albanais et Serbes principalement, au cours des deux mois qui ont précédé le retrait des observateurs et les bombardements). Il ny a pas denquêtes sur les meurtres, même pas sur le meurtre dun employé serbe du TPIY (Tribunal pénal international pour la Yougoslavie). La communauté croate "est partie en masse" en octobre. En novembre, "le président de la petite communauté juive de Pristina, Cedra Prlincevic, est parti pour Belgrade après avoir dénoncé "un pogrome contre la population non albanaise"". Amnesty International rapportait à la fin de lannée que "les violences contre les Serbes, les Roms, les Slaves musulmans et les Albanais modérés au Kosovo ont augmenté de façon dramatique au cours du moins passé", incluant "assassinats, enlèvements, attaques violentes, actes dintimidations, incendie de demeures [ ] et ce quotidiennement", de même que des cas de torture et de viol, des attaques contre des médias et des partis politiques albanais indépendants dans ce qui apparaît comme "une campagne organisée pour réduire au silence les voix modérées au sein de la communauté albanaise du Kosovo", tout cela sous le regard des forces de lOTAN.
Les officiers de la KFOR disent quils ont reçu lordre dignorer les crimes: "Bien sûr, cest fou", explique un commandant français, "mais ce sont les ordres, de lOTAN, den haut". De même, les forces de lOTAN "semblent totalement indifférentes" aux attaques lancées par des "commandos armés dAlbanais du Kosovo" de lautre côté de la frontière serbe, "pour terroriser les localités de la zone frontalière, voler du bois ou du bétail et, dans certains cas, tuer", laissant des villes désertes
Kosovo: une Bosnie?
Les données actuelles montrent que, sous loccupation de lOTAN, le Kosovo est revenu à la situation qui existait au début des années 80, après la mort de Tito: les forces nationalistes entreprirent alors de créer une "république albanaise ethniquement pure", semparant des terres serbes, attaquant les églises, et sengageant dans une "violence prolongée" pour atteindre leur but, avec presque toutes les semaines "des cas de viol, dincendie, de pillage et de sabotage industriel, très probablement conçus pour chasser ce qui restait de la population slave autochtone [ ] hors de la province". Ce problème "apparemment insoluble", un autre épisode dans une histoire horrible de violence intercommunautaire, a mené à la réponse typiquement brutale de Milosevic, qui supprima lautonomie du Kosovo, ainsi que les importantes subventions fédérales dont la province dépendait, et qui imposa un régime d"apartheid" (selon Miranda Vickers, une universitaire américaine spécialiste de l'histoire du Kosovo).
Le Kosovo pourrait aussi bientôt ressembler à la Bosnie, "un repaire de voleurs et de fraudeurs du fisc", sans économie digne de ce nom, dominé par "une classe criminelle fortunée qui exerce une influence politique énorme et détourne chaque année à son profit des centaines de millions de dollars de recettes fiscales potentielles". Lavenir pourrait être bien pire encore, si lindépendance du Kosovo se conjuguait avec les pressions en faveur dune "grande Albanie", qui ne laissent rien présager de bon.
Les pays les plus pauvres de la région ont subi des pertes énormes du fait de lobstruction de la navigation sur le Danube par suite des bombardements de Novi Sad, autre centre dopposition à Milosevic. Ils souffraient déjà de barrières protectionnistes qui "empêchent leurs navires dexercer leur métier au sein de lUE", ainsi que d"un barrage de quotas et de taxes douanières dressé par les pays occidentaux face à leurs exportations". Mais "lobstruction [de la navigation sur le Danube] est en fait une aubaine" pour lEurope occidentale, en particulier pour lAllemagne, qui bénéficie dune activité accrue sur le Rhin et dans les ports de lAtlantique.
Les vrais gagnants
Il y a dautres gagnants. A la fin de la guerre, la presse économique a déclaré que "le vrai vainqueur" était lindustrie militaire occidentale, cest-à-dire les industries de pointe en général. Moscou sattend à une "année exceptionnelle pour les exportations darmes russes", tandis que "le monde procède de façon inquiétante à son réarmement, principalement grâce à laventure de lOTAN dans les Balkans", en cherchant à se doter de moyens de dissuasion, comme cela fut largement prévu durant la guerre. Plus important encore, les Etats-Unis ont réussi à imposer leur domination sur la région stratégique des Balkans, prenant le relais des initiatives de lUE (Union européenne), au moins provisoirement, ce qui était une des raisons principales de lexigence que lopération soit entre les mains de lOTAN, filiale des Etats-Unis. Une Serbie démunie reste le dernier point de résistance, probablement pas pour longtemps.
Une autre conséquence est le nouveau coup porté aux principes fragiles de lordre mondial. Laction de lOTAN représente une menace contre "le cur même du système de sécurité international" fondé sur la charte de lONU, faisait remarquer le secrétaire général Kofi Annan, dans son rapport annuel de septembre 1999.. Cela importe peu aux riches et puissants (les Etats-Unis en priorité) qui agiront comme ils lentendent, rejetant les décisions de la Cour internationale de justice et opposant leur veto aux résolutions du Conseil de sécurité lorsque cela savère nécessaire. Mais les victimes traditionnelles prennent ces questions plus au sérieux, comme la montré la réaction densemble face à la guerre du Kosovo.
La question essentielle qui nest pas difficile à comprendre est que le monde est confronté à deux possibilités en ce qui concerne le recours à la force: soit un semblant dordre mondial, la Charte de lONU ou quelque chose de mieux, si ce quelque chose peut obtenir un certain degré de légitimité; soit des Etats puissants qui, comme par le passé, agissent à leur guise, guidés par les intérêts du pouvoir et du profit, à moins den être empêchés de lintérieur. Il est bon de lutter pour un monde meilleur, mais pas de se bercer dillusions à propos de celui dans lequel nous vivons.
Les archives et dautres sources devraient nous fournir beaucoup plus dinformations à propos de la dernière guerre des Balkans. Toutes les conclusions que lon peut tirer aujourdhui sont au mieux partielles et provisoires. Dès à présent, cependant, les "leçons tirées" ne semblent pas être très engageantes.
Noam Chomsky est un linguiste de renommée internationale, professeur à l'Institut de Linguistique du MIT (Massachusetts Institue of Technology). Il est l'auteur de très nombreux ouvrages sur la politique extérieure des Etats-Unis. Parmi eux, l'on peut citer Acts of Aggression. Policing the "Rogue" States, écrit en collaboration avec l'orientaliste réputée Edward Saïd. En français, on peut lire: L'an 501: la conquête continue.