Editions Page deux
Débat sur «le Nouvel humanisme militaire»
Lausanne, 5 avril 2000
RECOMMANDE
Monsieur Yves Laplace
3, ch. des Courtis
1252 Meinier
Monsieur,
Votre lettre recommandée datée du 2 avril 2000 nous est parvenue le 4 avril.
1. La "longueur de cette lettre, écrite sans l'aide d'un conseil juridique", ne vous a pas empêché d'esquiver la question essentielle traitée au point 1 de notre lettre du 30 mars 2000. Elle a trait à la disqualification par votre écrit public des Editions Page deux.
Dans votre lettre ouverte au Courrier "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs" publiée le 25 mars 2000, vous faites les assertions suivantes, selon une séquence choisie par vous (reproduite ci-dessous) et qui fait système, à propos des Editions Page deux.
C'est nous qui soulignons les passages:
1° "Le 10 mars, votre journal [Le Courrier] consacrait une pleine page aux "bonnes feuilles" d'un livre de Noam Chomsky, intitulé Le Nouvel humanisme militaire, qui vient de paraître en traduction française, dans une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2 (Lausanne). Curieusement, un encart publicitaire, vantant cette publication, complétait l'extrait..."
2° "Le Courrier ignorait-il les liens ayant existé entre Chomsky et des milieux proches ou complices du négationnisme?"
3° "Or, le texte de Chomsky sur le Kosovo, en dépit ou plutôt en raison de son habileté, m'apparaît dans la droite ligne de la préface qu'il avait cru devoir accorder, en 1980 sous prétexte de défendre la liberté d'expression , à un livre du négationniste Robert Faurisson (Les Mémoires en défense), contestant l'existence des chambres à gaz nazies. Si ce précédent n'est pas rédhibitoire à vos yeux, ce qui peut étonner en la matière, du moins aurait-il dû vous dicter une certaine prudence."
4° "L'impérialisme américain, si j'ai bien lu Chomsky, serait donc en premier lieu comptable de ces crimes au demeurant innommés: le négationnisme, en creux, opère ici."
5° "Dans un livre hélas prophétique sur la question du génocide, L'Avenir d'une négation (1982), Alain Finkielkraut notait déjà, à propos de Faurisson et de Chomsky: "La négation parle un langage ouvriériste: les prolétaires seraient les seules victimes ou les seuls héros de l'histoire récente; ou antitotalitaire: tout ce qui différencie Staline et Hitler est suspect, et quand elle dresse un réquisitoire contre les Juifs, ce n'est pas en invoquant la pureté de la race, c'est au nom des "vrais" maudits. Encore une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés de Chomsky et avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes" et "de gauche" sur le Kosovo?"
6° "Par deux fois, donc, Le Courrier a largement franchi la ligne rouge, ou plutôt la ligne brune."
2. Or, dans votre lettre en date du 2 avril 2000, vous prétendez, toujours selon une séquence faisant système que (souligné par nous):
1° "L'ensemble de votre lettre repose à mes yeux sur une lecture erronée de mon article "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs."
2° "Je maintiens à la virgule près ce que j'ai écrit dans Le Courrier à propos des extraits (publiés le 10 mars) de cette postface."
3° "J'estime que cette falsification [évaluation des responsabilités dans la politique criminelle de nettoyage ethnique en ex-Yougoslavie] pourrait relever, par rapport aux crimes majeurs commis dans ces conflits, d'un raisonnement obéissant à des mécanismes de pensée proches de ceux qui opèrent chez les révisionnistes."
4° "Je n'ai pas écrit ni même laissé entendre que Chomsky était un négationniste au sens premier du terme (niant ou relativisant la Shoah, ou doutant de la réalité des chambres à gaz nazies). Je ne l'ai jamais pensé."
5° "La mise au point sur cette question du journal Le Monde (3 juin 1999), que vous citez dans votre lettre, ne relève donc pas du tout, à mes yeux, d'une "opération de falsification". Au contraire. Rien, dans mon article, ne va à l'encontre de cette mise au point, qui ne m'était pas adressée."
6° "C'est dans ce contexte que j'ai été amené à rappeler le précédent de la publication d'un texte de Chomsky, en 1980, en préface à un livre du négationniste Faurisson, "sous prétexte de défendre la liberté d'expression". Je ne me prononce pas sur les conditions, qui sont controversées, de cette publication. Je ne dis pas que cette préface soit par elle-même un texte négationniste. Et je ne laisse en aucune manière entendre que les Editions Page deux soient concernées par la publication de cette préface: il va sans dire qu'elles ne le sont pas."
7° "Les différentes appréciations que je porte dans Le Courrier sur les "thèses" de Noam Chomsky et sur les "liens ayant existé entre [lui mais en aucun cas les Editions Page deux] et des milieux proches, ou complices, du négationnisme" font donc partie, qu'on le veuille ou non, depuis deux décennies, du débat public autour de cet auteur..." (ce passage est souligné par vous).
8° "Il ressort de tout ce qui précède: [...] qu'en aucun cas, et en aucune façon, je ne "déduis" ni n'affirme ni n'insinue ni même le laisse supposer que les Editions Page deux seraient une maison d'édition "négationniste". Je ne prête donc, ni n'ai l'intention de prêter, aucune forme de comportement illégal aux Editions Page deux."
9° "Je considère que m'attribuer une telle intention relèverait, au contraire, d'une forme de calomnie et/ou de diffamation à mon égard, et à l'égard du journal Le Courrier, éditeur responsable de mon article "Bosnie, Kosovo: les falsificateurs"".
10° "En aucune façon, dans mon article, je ne mets en cause le catalogue des Editions Page deux."
11° "Je ne mentionne, dans mon article, aucun autre ouvrage paru aux Editions Page deux que celui de Noam Chomsky."
3. La simple mise en regard en quelque sorte une approche synoptique de vos assertions suffit à faire la preuve que ce que vous affirmez publiquement dans une lettre ouverte publiée dans un quotidien est différent de ce que vous écrivez dans une lettre privée.
Tout d'abord, les citations 1° et 5° de votre lettre ouverte ne laissent planer aucun doute sur le discrédit que vous jetez sur les Editions Page deux. Or, vous le niez dans votre lettre du 2 avril. Ensuite, selon une méthode utilisée dans votre lettre ouverte, il est logique que vous disqualifiez les animateurs des Editions Page deux en initiant votre lettre du 2 avril par un jugement: ils sont dans l'impossibilité de comprendre mon message public; ils sont condamnés, à mes yeux, à faire "une lecture erronée" de ma lettre ouverte.
Cela met en cause, à la racine, les règles d'un débat que vous voudriez "idéologique, politique, éthique et littéraire au sens large du terme".
Nous n'accepterons pas une telle méthode de disqualification. Vous avez déjà, sans connaître sa production, calomnié "une petite maison supposée de gauche: les éditions Page 2". Le qualificatif "supposé" signifie, selon Furetière, "mettre une chose à la place d'une autre par fraude et tromperie" ou encore, selon le Robert, "donner pour authentique en trompant". Votre lettre ouverte commençait donc par un jugement discréditant les Editions Page deux. La seule utilisation du qualificatif "supposé" implique de plus que vous portez un jugement de valeur en connaissance de cause.
Votre lettre ouverte continue par une interrogation faite au Courrier (cf. citation 2°). Pour tout lecteur et lectrice, la question adressée au Courrier s'adresse logiquement, avec beaucoup plus de vigueur, à l'éditeur du Nouvel humanisme militaire. La figure interrogative est ici d'ordre rhétorique. Ce d'autant plus que vous affirmez que le texte de Chomsky sur le Kosovo est "dans la droite ligne de la préface" qu'il avait cru devoir accorder, selon vous, à un livre du négationniste Faurisson (cf. citation 3°). En outre, le "rédhibitoire" ne peut être interprété que comme une indication d'obstacle radical à la publication des extraits du livre de Chomsky dans Le Courrier et a fortiori de l'ouvrage lui-même par les Editions Page deux. De la sorte, se trouve renforcée votre assertion ayant trait au rapport entre le négationnisme attribué à Chomsky et "ses éditeurs" (cf. citation 5°).
En effet, après avoir soudé Chomsky à Faurisson, avant la citation de Finkielkraut (cf. citation 5°), vous aboutissez à l'affirmation constitutive de votre jugement public sur les Editions Page deux: "Encore une fois: comment ne pas établir de rapport avec les présupposés de Chomsky et avec ceux de ses amis, ou de ses éditeurs, soi-disant "pacifistes" et "de gauche" sur le Kosovo?" (cf. citation 5°). Le "soi-disant" renvoie ici au "supposé" d'avant. Le lien est établi par vous entre les Editions Page deux citées au début de votre article et le terme: "ses éditeurs" (de Chomsky).
Or, dans la lettre que vous nous avez adressée, vous confirmez tout cela en écrivant: "Je maintiens à la virgule près ce que j'ai écrit" (cf. citation de la lettre 2°).
Vous réitérez donc votre caractérisation des Editions Page deux. Par effet de cascade, vous avez affirmé dans votre lettre ouverte les liens entre Chomsky et des milieux proches ou complices du négationnisme. Puis, vous avez cité Alain Finkielkraut "à propos de Faurisson et de Chomsky". L'utilisation de la conjonction de coordination "et" a pour fonction de relier deux éléments de même nature. Enfin, dans la foulée de la citation sur la négation d'Alain Finkielkraut, vous avez affirmé que ses éditeurs (ceux de Chomsky) sont censés partager les présupposés que vous imputez à Chomsky. La construction de votre lettre ouverte ne laisse place à aucune autre interprétation pour ce qui a trait à votre qualification des Editions Page deux.
4. Lorsqu'un écrivain effectue une telle démonstration et qualifie de la sorte une maison d'édition, il est soit candide, soit artificieux qu'il veuille échapper à ce qu'il a écrit et à ses possibles conséquences en reconnaissant dans une lettre non publique qu'il partage la mise au point du Monde du 3 juin 1999 (cf. citation de votre lettre 5°). Dans cette dernière, la rédaction conteste les accusations de négationnisme portées contre Chomsky.
Votre méthode nous apparaît d'autant plus douteuse que, simultanément, vous affirmez que vous écririez le même texte public, à la virgule près.
Pour rappel, la mise au point du Monde, ce sont les Editions Page deux et le préfacier qui l'ont citée (note 5, p. 262 du Nouvel Humanisme militaire) et donc portée à connaissance des lectrices et lecteurs de l'ouvrage.
Certes cette mise au point du Monde ne vous était pas adressée (cf. citation de votre lettre 5°)! On se demande par quel miracle du calendrier la rédaction du Monde aurait pu vous l'adresser.
Les Editions Page deux ont d'ailleurs indiqué que cette prise de position du Monde faisait suite à un point de vue de Jean-Louis Margolin dans les colonnes de ce quotidien du soir. Les Editions Page deux et le préfacier ont cité explicitement Margolin. De plus, ils ont fait connaître les positions attribuées à Chomsky par Margolin sur le génocide au Cambodge. Nous n'avons donc pas attendu la publication du texte de Pierre Vidal-Naquet dans Le Monde des Livres (cf. notre post-scriptum).
De même, il nous apparaît inacceptable qu'un écrivain établisse la série de corrélations que nous avons citée, puis s'adresse aux animateurs des Editions Page deux en leur disant qu'aucun lien n'est établi entre les appréciations qu'il fait sur les thèses de Noam Chomsky et ses éditeurs, en l'occurrence les Editions Page deux (cf. citation de votre lettre 7°). Le simple respect de ceux et celle à qui vous adressez votre lettre exigerait de les laisser au bénéfice d'une capacité minimale de lecture et d'intelligence des textes.
5. Dans votre lettre, vous affirmez que vous ne mettez pas en cause le catalogue des Editions Page deux et que vous ne citez aucun autre ouvrage paru aux Editions Page deux (cf. citation de votre lettre 10° et 11°). Deux remarques à ce propos. Le distinguo entre le catalogue d'un éditeur et le caractère de la maison d'édition est de l'ordre de la rhétorique. Deuxièmement, si nous avons, dans notre lettre, fait état d'un certain nombre de nos publications ou d'articles d'animateurs et d'animatrices des Editions Page deux, c'était simplement parce que nous ne pouvions concevoir que vous ayez connaissance de ces publications et que vous puissiez porter les jugements discutés ci-dessus. Nous sommes, maintenant, encore plus convaincus que vous avez porté des jugements de valeur et qualifié les Editions Page deux sans connaître leur orientation et leur production.
De plus, lorsque nous avons fait référence à "un comportement illégal" (cf. votre lettre citation 8°), nous l'avons fait à partir des implications logiques donc avec leurs conclusions pénales potentielles de votre jugement de valeur. Il ne s'agit pas d'intention que nous vous attribuerions. Est en discussion un texte public qui aboutit à prêter aux Editions Page deux un comportement illégal, dans la mesure où il induit une complicité avec une position que vous caractérisez nettement comme négationniste.
Enfin, à propos de la citation 9° de votre lettre du 2 avril, votre référence au Courrier est fallacieuse. En effet, ce dernier n'a-t-il pas publié une réponse à votre lettre ouverte, signée Manuel Grandjean, rédacteur en chef. Revendiquer en la matière un statut identique pour vous et Le Courrier relève d'une confusion logique, étonnante quand une personne traite d'un thème tel que la calomnie ou la diffamation.
Les Editions Page deux, ses animateurs et animatrices, ont toujours milité pour la liberté de débat. C'est sur cette base que notre coopérative fonde ce que vous qualifiez d'indépendance éditoriale.
Lorsque nous avons édité le livre de Noam Chomsky, nous savions que cela susciterait un débat, heureusement. Ce d'autant plus que la tragédie qui se déroule dans les Balkans n'est pas l'expression du seul passé, mais du présent et de l'avenir proche.
Mais nous faisons une différence entre le débat nécessaire sur cette question et la disqualification publique a priori d'une petite maison d'édition qui n'a cessé de défendre des idées mettant en question radicalement aussi bien l'horreur nazie que stalinienne.
En conclusion, nous maintenons que vous avez porté atteinte à l'honneur des Editions Page deux. Nous vous aviserons des suites que nous donnerons à cette affaire et prendrons à nouveau contact, sous une forme à définir par notre comité éditorial, avec vous.
Recevez, Monsieur, nos salutations préoccupées.
Charles-André Udry,
Marie-Françoise Masserey,
Jean-François Marquis,
Alain Gonthier
Post-scriptum: Nous traitons en post-scriptum de vos trois affirmations suivantes (c'est nous qui soulignons):
1° "Cette mise au point du Monde, en outre, ne lave pas Chomsky du soupçon porté contre lui d'avoir relativisé et minimisé, pour le moins, le génocide cambodgien."
2° Après la citation de Vidal-Naquet (Le Monde des Livres, p. I, colonne 6, du 24 mars 2000), vous écrivez: "La rédaction du Monde participe-t-elle, selon vous, par la publication de ces lignes de M. Vidal-Naquet, à une opération de calomnie, et/ou de diffamation ou de malveillance, à l'endroit de Noam Chomsky?"
3° "Chomsky, confirme Vidal-Naquet, ne nie donc certes pas la Shoah. Mais n'est-il pas troublant qu'il ait travaillé sur un sujet voisin: le génocide cambodgien avec une personne au moins (Thion) qui a ensuite largement franchi ce dernier pas dans le mensonge?"
Pourquoi traiter cette question en post-scriptum. La raison en est double. Premièrement, dans votre lettre ouverte publiée le 25 mars toutes les références au négationnisme ne sont faites qu'en relation avec la Shoah. La cohérence que vous avez voulu donner à votre texte renvoie à ce négationnisme, et la caractérisation publique des Editions Page deux est faite dans ce contexte.
Deuxièmement, ce sont les Editions Page deux qui ont abordé d'abord cette question, à propos des insinuations faites à l'encontre de Chomsky, dans la note 5, p. 262, du Nouvel humanisme. Puis, les soussignés ont à nouveau traité de cet problème dans la lettre qui vous a été adressée en date du 30 mars.
Sept précisions à propos de vos trois affirmations citées ci-dessus.
1. Les animateurs des Editions Page deux ont été parmi ceux et celles qui ont invité le 9 juin 1999 Pierre Vidal-Naquet pour donner une conférence publique à Lausanne sur la "négation de la Shoah". Pierre Vidal-Naquet nous a communiqué un résumé manuscrit des points forts de sa conférence, qui a été publié en septembre 1999. Au même titre où nous étions au courant de la publication du livre d'Edwy Plenel sur la guerre du Kosovo, vous êtes certainement au courant de la déclaration signée par Pierre Vidal-Naquet, Pierre Bourdieu, Daniel Bensaïd, etc. dans Le Monde du 31 mars 1999, rubrique Horizons-Débats, déclaration intitulée "Arrêt des bombardements, autodétermination" dans laquelle il est notamment affirmé: "Il n'est pas vrai que l'OTAN protège les populations kosovares, ni leurs droits" (ce qui est un des arguments centraux développés par Chomsky dans son ouvrage).
2. Pierre Vidal-Naquet écrit, dans son article paru dans Le Monde des Livres du 24 mars 2000, 6e colonne, 1er paragraphe, le contraire de ce que vous avez écrit dans votre lettre ouverte à propos du prétendu négationnisme de Chomsky sur la Shoah.
3. Pierre Vidal-Naquet est en désaccord public et connu avec Noam Chomsky sur ce que nous considérons comme le génocide perpétré par l'Angkar au Cambodge. Pierre Vidal-Naquet écrit: "Prenons un exemple: pourquoi un homme comme Serge Thion, chercheur au CNRS, s'est-il lancé dans cette aventure dont il est sans doute le personnage le plus pervers après avoir écrit notamment un bon livre sur l'apartheid et des analyses percutantes sur le Sud-Est asiatique? Pourquoi? Parce que les Khmers rouges ont sombré dans le génocide et la négation de ce génocide-là, entreprise par Thion en liaison avec Noam Chomsky (voir Esprit de septembre 1980), a entraîné la négation du génocide hitlérien dont Thion non Chomsky s'est fait le porte-parole et l'expert."
Pierre Vidal-Naquet renvoie au numéro de la revue Esprit dans laquelle Serge Thion a écrit un article "Le Cambodge, la presse et ses bêtes noires" (pp. 95-111). Cet article est présenté sur la première de la revue Esprit ainsi: "Controverse sur le Cambodge entre Serge Thion et Paul Thibaud".
Dans cet article, Serge Thion utilise entre autres l'article de Noam Chomsky que nous avons cité dans notre lettre du 30 mars: "Distorsion at fourth hand" et le vol. 2 The political Economy of Human Rights, tous deux écrits par Noam Chomsky et Edward S. Herman. P. Vidal-Naquet utilise le terme "en liaison". Vous utilisez le verbe "travailler avec" (cf. affirmation 3°). Vous avez certainement lu l'article de Serge Thion et vous disposez d'une très bonne information sur le "travail" de Chomsky "avec" Thion.
De plus, vous tracez, sur le mode téléologique, la dynamique "négationniste" de Chomsky. Cette méthode utilisée dans ce cas spécifique est fort proche de celle que vous avez mise en oeuvre pour établir des rapports entre Chomsky et Faurisson, puis par glissement, pour caractériser les Editions Page deux dans votre lettre ouverte au Courrier.
4. Nous réitérons ce que nous avons écrit dans notre lettre du 30 mars. Certains d'entre nous (Charles-André Udry), dès le début 1976, ont suivi de près la tragédie cambodgienne c'est-à-dire que la politique du régime de l'Angkar a abouti à commettre un véritable génocide au Cambodge.
Ils l'ont fait à partir, entre autres, des dossiers de François Ponchaud: "Echanges France-Asie" (janvier-mai 1976), publiés dans le cadre des "Missions étrangères de Paris" (catholiques). François Ponchaud a rapidement mis l'accent sur les crimes perpétrés au Cambodge. Dans leur article du 25 juin 1977, Chomsky et Herman écrivent à propos du livre de Ponchaud (Cambodge, année zéro, Julliard 1977): "Ponchaud's book is serious and worth reading as distinct from much of the commentary it has elicited. He gives a grisly account of what refugees have reported to him about the barbarity of their treatment at the hands of the Khmer Rouge." ["Le livre de Ponchaud est sérieux et mérite la lecture à la différence de nombreux commentaires qu'il a suscité. Il fournit un bilan macabre de ce que les réfugiés lui ont rapporté sur la barbarie des traitements subis lorsqu'ils étaient aux mains des Khmes rouges."]
Il est possible, et même légitime, de débattre de la première position de Chomsky et Herman en 1977. Mais il faut le faire en contextualisant l'ensemble des analyses à ce sujet et les débats sur les informations en provenance du Cambodge et de la Thaïlande à l'époque (1975-1978). C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons fait référence, dans notre lettre précédente, aux pages 577-581 de l'ouvrage de Ben Kiernan, Le génocide au Cambodge 1975-1979 (Gallimard 1998, 1996 pour l'édition américaine). Kiernan, en conclusion, écrit: "Il ne nous a pas été facile de dresser un état des lieux précis. Le Kampuchéa démocratique fut un régime verrouillé. La répression qu'il exerça s'intensifia au fil des mois. Les catégories sociales dans lesquelles il répartit ses sujets "pleins droits", "candidats", "déchus" restèrent ignorées du monde extérieur jusqu'au jour où, en mai 1979, le nouveau régime de Heng Samrin en fit état. L'existence de Tuol Sleng fut révélée la première fois le même mois. Longtemps après encore, des informations capitales continuèrent d'échapper aux filets des spécialistes. Ainsi, l'obligation faite aux déportés de la zone Est en 1978 de porter des vêtements bleus qui les démarquaient des autres, bien que rapportée par un Khmer réfugié aux Etats-Unis dès 1983 dans un témoignage écrit et confirmée par de nombreux témoins en 1986, n'est aujourd'hui encore signalée par aucun chercheur." (p. 580)
5. Il est aussi nécessaire, pour débattre effectivement, de prendre en compte ce que Chomsky lui-même dit à ce sujet en 1989: "At the time we wrote, virtually all evidence had to do with the years 1975-77 and almost nothing was known about the 1978 massacres in the Eastern Zone, by far the most extensive of the Polpot period, according to the current scholarly litterature." ["Au moment où nous écrivions [nous: Chomsky et Herman en 1977], pratiquement tous les témoignages concernaient les années 1975-77 et presque rien n'était connu sur les massacres de 1978 dans la zone Est, de loin les plus importants durant la période de Pol Pot, selon les récherches érudites actuelles."]
Une telle prise en compte de nouvelles données va exactement à l'encontre de la démarche négationniste.
6. Comme les Editions Page deux et le préfacier l'ont mis en note, l'argumentation de Chomsky était centrée fondamentalement sur la dissymétrie dans l'information des grands médias américains entre les massacres au Timor-Oriental dont l'ampleur n'était de loin pas reconnue et ceux perpétrés au Cambodge. Cette appréciation est répétée par Michael Albert dans son article "The Cambodia Controversy", ZMagazine, novembre 1997.
7. Pour conclure ce point, les animateurs des Editions Page deux seraient tout à fait disposés à prendre publiquement position sur le supposé négationnisme de Chomsky à propos du Cambodge si des documents convaincants leur sont fournis. Nous n'adopterions pas votre méthode qui consiste à dire publiquement une chose et de la nier de façon privée.
Comme dit dans notre lettre précédente, nous avons connaissance du débat public qui existe à ce propos, nous avons lu attentivement de nombreuses contributions et ouvrage. Nous ne partageons pas vos conclusions, quelles que soient les réserves que nous puissions avoir sur un texte ou un autre. Nous nous refusons à adopter la méthode du télescopage dans le temps.
Copie à:
Manuel Grandjean, rédacteur en chef du Courrier
Me Nils de Dardel, Genève