Editions Page deux
Nous comprenons que M. Laplace réagisse fortement lorsqu'il pense percevoir une banalisation du sort des victimes albanaises de la Guerre du Kosovo. Si nous partageons en partie ses réticences par rapport à M. Bugnon-Mordant (interviewé dans une page qui nous a été fournie par notre confrère La Liberté), nous ne pouvons admettre qu'il se laisse aller à soupçonner de dérive extrême-droitière Le Courrier et ses partenaires tels que les éditions Page deux. Ces dernières ont d'ailleurs publié plusieurs ouvrages apportant une contribution essentielle au devoir de mémoire, notamment le remarquable "Pour une critique de la barbarie moderne. Ecrits sur l'histoire des juifs et de l'antisémitisme" d'Enzo Traverso. Quant aux arguments employés par M. Laplace pour attaquer le savant américain Noam Chomsky, nous estimons qu'ils relèvent de méthodes que l'on aurait préféré ne pas voir utilisées par un adversaire des thèses extrémistes fascisantes et négationnistes
L'analyse de M. Laplace s'appuie en effet sur un présupposé très discutable, à savoir de prétendus liens anciens, mais affirmés toujours actuels, entre le savant américain et les milieux négationistes ou complices.
L'affaire de la préface du livre du révisionniste Faurisson remonte à 1980. Elle avait fait couler à l'époque beaucoup d'encre et Chomsky, qui a perdu une partie de sa famille dans les camps nazis, avait pu faire la preuve de sa bonne foi: son texte défendant la liberté d'expression (et nullement les thèses de Faurisson) avait été utilisé sans sa permission pour préfacer un ouvrage dont il ignorait jusqu'à l'existence. Par ailleurs, Chomsky a, à d'innombrables reprises, avant et après cet épisode, dénoncé les crimes nazis contre les juifs. Si l'on peut faire un reproche au savant américain concernant cette affaire, c'est uniquement d'avoir été manipulé et de s'être entêté à défendre la liberté d'expression là où elle est difficilement justifiable (Chomsky a par ailleurs écrit sur le dégoût que lui inspire le fait de débattre avec les négationnistes, mais cela a été utilisé par ses adversaires pour démontrer qu'il était contre la liberté de parole!).
Que donc penser de l'utilisation, vingt ans après, de cet épisode pour entacher la réputation du critique américain?
Si l'on n'est pas habité par ce soupçon persistant envers Chomsky, on ne peut voir chez lui aucune négation ni atténuation des souffrances des Albanais du Kosovo ni de la responsabilité première du pouvoir Serbe. On verra en revanche une critique des motivations américaines pour intervenir militairement (nullement dans le but de mettre fin à l'épuration ethnique pratiquée par les Serbes) et de la façon dont la guerre a été menée par l'OTAN (laissant les victimes sans protection face aux exactions serbes, et portant donc une responsabilité secondaire et indirecte).
Certes, la condamnation de l'hégémonie américaine et de son expression culturelle, commerciale, diplomatique ou militaire est un thème repris par certains milieux d'extrême-droite. Il serait cependant absurde que le simple fait de dénoncer les Etats-Unis soit suffisant pour être soupçonné de dérive brune. Cela aussi, c'est une falsification.
Manuel Grandjean