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La Bourgeoisie suisse et le Troisième Reich

De l'usage officiel des experts en archives

Le pays où le silence est d'or

par Hans Ulrich Jost*

* Professeur à l'Université de Lausanne


La critique musclée de Monsieur D'Amato, sénateur de New York, ainsique les démarches du Congrès juif mondial, mettent en accusation la Suisseet ses banques pour avoir appréhendé de manière peu claire les biens desvictimes juives du nazisme. Des attaques qui ont brutalement réveillé leConseil fédéral et la presse helvétique, les enjeux étant sans équivoques:la Suisse est invitée à éclaircir l'ensemble de ses tractations ayant traitau trafic d'or avec l'Allemagne nazie et à rendre compte du sort des fondsjuifs dissimulés dans les trésors de ses banques. Des affaires financièresd'autant plus délicates qu'elles rappellent l'étroite collaboration del'économie et de la Banque nationale suisses avec l'Allemagne nazie.

L es premières réactions du Conseil fédéral ont montré une incompétencecertaine des autorités politiques dans la gestion de ce dossier. Le chef duDépartement des affaires étrangères, le conseiller fédéral Flavio Cotti, aouvertement avoué son désarroi; il a même prétendu que "c'est la Suissetout entière qui a été débordée" par ces affaires (Journal deGenève, 29 octobre 1996). Afin de surmonter cette déconfiture doubléede maladresse, le gouvernement helvétique s'est alors tourné vers leshistoriens et autres "experts", espérant trouver dans les archives la"vérité" qui rendra justice à la nation maltraitée.

L'Etat, l'Histoire et les historiens

Or, ce procédé a une certaine tradition. Car ce n'est pas la première foisqu'historiens et "experts" sont sollicités pour constituer des dossiers etrédiger des rapports censés dépanner les Politiques. Une situation qui nemanque pas de cocasserie; car d'ordinaire, l'élite politique accorde peud'attention à l'histoire, sauf quand il s'agit de nourrir des discourspatriotiques ou des démarches polémiques par des mythes. Ce fut le cas, parexemple, en 1989, lorsque le Département militaire fédéral organisait, sousla houlette d'un certain colonel Nyffenegger (actuellement en poursuitejudiciaire pour fraude et mauvaise gestion de secrets militaires), unepompeuse commémoration de la mobilisation de 1939. Une occasion pourélaborer, à l'intention des écoles, un joli petit coffret comportant laversion officielle de l'histoire "héroïque" de la Suisse pendant laDeuxième Guerre mondiale.

Pourtant, depuis ces années sombres de la Deuxième Guerre mondiale,quelques affaires comparables à celles qui perturbent actuellement le payssont venues froisser l'image. Ainsi, en 1945, une partie de la populationsollicite vivement des sanctions contre ceux qui, au cours de la guerre,avaient un peu trop poussé leur zèle de collaboration avec l'Allemagnenazie. Afin de calmer les esprits, le Conseil fédéral publie, à la fin decette même année, un rapport sur les "menées antidémocratiques" en Suisse1.Cependant, afin "d'équilibrer" le dessin, ce rapport s'en prend autant à lagauche communiste qu'aux sympathisants des dictatures fascistes. Et iloublie en particulier de mentionner les notables qui, par opportunisme ouaffairisme, avaient maintenu des contacts amicaux avec l'Allemagne nazie.

Un peu plus tard, le 22 janvier 1946, le Conseil fédéral communique à lapresse les noms des signataires de la mal famée "pétition des 200" del'année 1940. Il s'agit d'une pétition de 173 intellectuels, industriels etmilitaires haut gradés de la droite helvétique qui avaient, à l'époque,exigé du Conseil fédéral une politique plus souple à l'égard de l'Allemagnenazie, ainsi que des mesures draconiennes contre quelques journalistes, àleurs yeux encore trop critiques envers les dictatures fascistes.Néanmoins, après une indignation publique parfois violente, mais de courtedurée, l'affaire est vite oubliée et les responsables peuventtranquillement rentrer dans le rang.

Des "découvertes" gênantes

Selon une logique bien connue aujourd'hui, ce sont des "découvertes" àl'étranger qui par la suite contraignent derechef le Conseil fédéral à sepencher sur quelques dossiers troublants du passé. En effet, la publicationen 1953 des Documents diplomatiques allemands2 de l'ère nazie révèlequelques faits gênants pour la Suisse. On y apprend par exemple que letampon "J", appliqué depuis 1938 sur les passeports des Juifs allemands, aété demandé par la Suisse afin de donner à ses douanes un moyen efficace deles distinguer parmi les réfugiés, voire de les refouler si jugénécessaire. Il s'agissait d'une initiative prise sous la responsabilité duconseiller fédéral J. von Steiger (Parti des paysans, artisans etbourgeois-PAB, actuellement UDC) et du procureur Franz Stämpfli, unantisocialiste invétéré de longue date. Des noms qu'il convient de mettreen exergue, car on a encore tendance à imputer la responsabilité de cesmesures à la seule personne d'Heinrich Rothmund, chef de la police desétrangers. Face à ces révélations accablantes, l'histoire de la politiquesuisse à l'égard des réfugiés ne pouvait plus être gardée sous silence. Cequi, en 1954, amène le Conseil fédéral à demander au professeur de droitCarl Ludwig d'établir un rapport en la matière. Ce dernier3, publié presqueconfidentiellement en 1957 par les services de l'administration fédérale,n'aurait probablement suscité aucune véritable prise de consciencepublique, s'il n'avait été repris, en 1967, par un écrivain engagé, AlfredHäsler4, sous la métaphore tristement célèbre: Das Boot ist voll...L'affaire de la politique à l'égard des réfugiés ne sera cependant pasclose, puisqu'on vient d'apprendre que les sources concernant les réfugiésjuifs ont probablement été détruites au début des années 1950, juste aumoment où le public commençait à s'intéresser à ces questions.

L'épisode suivant de ce feuilleton à révélations s'ouvre à Londres où, enautomne 1961, est publié un livre concernant la Suisse et la DeuxièmeGuerre mondiale. L'auteur de cet ouvrage, le journaliste Jon Kimche, accuseimplicitement le Conseil fédéral d'avoir agi avec lâcheté, voire de s'êtrerendu complice de l'Allemagne nazie. Visiblement vexé par ce jugement, legouvernement helvétique demande en 1962 au professeur d'histoire bâloisEdgar Bonjour d'élaborer un rapport approfondi sur la politique officielledurant l'ère nazie. Cependant, et c'est ici qu'apparaît une certaineambiguïté, le Conseil fédéral ne manifeste aucune intention de publiercette enquête. Comme le déclare en 1965 le conseiller fédéral TraugottWahlen, la divulgation du rapport Bonjour pourrait toucher le fameux"intérêt de l'Etat" et, de surcroît, jeter une lumière défavorable sur laclasse politique en activité, encore marquée par l'ombre de cette époque.Dans la foulée, Wahlen fait aussi une remarque curieuse concernant leshistoriens qu'il divise en deux camps: ceux considérés comme "sérieux",et... les autres! Des termes sous lesquels se cache la stratégie, biendéveloppée depuis, de sélectionner les "vrais" historiens en fonction deleur loyauté envers l'Etat.

Finalement, une série d'études historiques et la pression croissante dupublic contraignent le Conseil fédéral d'accepter la publication du rapportBonjour, présenté au public en 1970 sous le titre Histoire de laneutralité suisse. Esquissant de manière alambiquée les grands traitsde la politique étrangère des années 1930 et de la Deuxième Guerremondiale, la perspective dominante de cette étude va contribuer àenraciner, en dépit de certains passages critiquant la politiqueofficielle, un des mythes de la Suisse du XXe siècle, à savoir quel'existence, l'indépendance et l'avenir de la Suisse sont intrinsèquementliés à sa neutralité.

L'or nazi: une histoire dissimulée

Dans les années 1970, malgré un intérêt croissant pour les rapportsfinanciers et économiques de la Suisse avec l'Allemagne nazie et l'originedes fonds allemands confisqués à la fin de la guerre, un débat public faittoujours défaut. La publication, en 1969, d'une recherche sur le Traité deWashington - qui laisse apparaître quelques-uns des problèmes se trouvantactuellement au centre du contentieux - ne suscite alors aucune réaction.En 1975, l'historien bâlois Georg Kreis présume même que, faute de sources,l'histoire des tractations financières avec l'Allemagne nazie ne peut pasêtre abordée et que l'affaire des fonds privés est définitivement réglée5.Pourtant, en 1974, l'étude fouillée de Daniel Bourgeois comportait unpassage qui relève non seulement de manière très claire la question de l'ornazi, mais précise également que les lingots de la Reichsbank contenaientde l'or pris sur les victimes juives6. Une fois de plus, ces informationsne provoquent aucune réaction publique et le gouvernement reste on ne peutplus discret. Un silence identique entoure l'article de Peter Utz, publiépar le Tages Anzeiger, qui traite de manière fort bien documentéel'affaire de l'or dérobé par les Nazis et enfoui dans les trésors de laBanque nationale suisse7. Et lorsque la Nouvelle histoire de la Suisseet des Suisses, parue en 1983, reprendra cette thématique en précisant:"Il y avait notamment de l'or pris aux victimes des camps deconcentration"8, les autorités politiques, par le truchement d'unconseiller fédéral vaudois, réagissent par une violente stigmatisationenvers l'auteur du chapitre concerné. Seule la Banque nationale suisse,après avoir essayé de banaliser les faits9, finit par publier un rapportqui résume, mais sans mise en perspective de fond, la problématique destransactions avec l'Allemagne nazie.

Les autorités publiques et une grande partie de la classe politiquemaintiennent à l'égard d'un débat historique critique une attitude hostile.A cet égard, l'exemple de la Neue Zürcher Zeitung est significatif.Lors de la sortie du livre de Werner Rings, L'or des nazis: la Suisse unrelais discret, le quotidien de la finance helvétique publie, entreautres, un petit compte rendu. Il se contente de conclure qu'il nes'agissait, en fin de compte, que d'un "épisode marginal de la DeuxièmeGuerre mondiale"10. Ce n'est qu'en 1996 que le journal insère un longarticle qui tient enfin compte de l'envergure de cette problématique11.Mais en même temps, la NZZ lance des avertissements visant à barrerla route aux prétendus "historiens critiques". Ceux-ci, dit-elle, ne fontrien d'autre que de reprendre des faits connus depuis longtemps pour lesservir à leur propre sauce; la Suisse est ainsi injustement devenue l'objetde "rituels de soupçon"12.

Des experts pour blanchir le passé?

La manière dont la Confédération et les classes dirigeantes ont jusqu'àaujourd'hui liquidé les dossiers brûlants de l'histoire nationale est doncloin d'inspirer une confiance sans borne. Même si, sous la contrainte d'uneopinion publique scandalisée - comme ce fut le cas lors de "l'affaire desfiches" - une enquête historique est commandée, il s'avère que le Conseilfédéral mandate quelques experts choisis à sa guise. Dès lors, les rapportsissus d'une telle configuration sont certes étoffés, mais leurprésentation, académique et feutrée, fait généralement obstacle à unediffusion large et intelligible des résultats. Une raison suffisante pourespérer qu'à l'avenir on nomme une commission historique élargie, qui nonseulement dispose de solides moyens pour faire avancer rapidement lesrecherches, mais qui soit prête à favoriser une claire transmission desrésultats de ses travaux à un ample public. Pour différentes raisons, lesaffaires bancaires et politiques sont d'une telle complexité qu'il nesuffit pas d'engager deux ou trois historiens pour une durée limitée. Et lapublication de documents quelconques ne peut en aucun cas se substituer àun discours historique pertinent, capable de mettre en perspective lesenjeux de cette sombre période.


NOTES

1. "Rapport du Conseil fédéral à l'Assemblée fédérale concernant l'activitéantidémocratique exercée par des Suisses et des étrangers en relation avecla période de guerre de 1939 à 1945" (motion Boerlin), FeuilleFédérale, vol. II,1946, Berne, pp. 1-148; "Rapport du Conseil fédéralà l'Assemblée fédérale sur les poursuites engagées contre des Suissesnationaux socialistes pour atteinte à l'indépendance de la Confédération",Feuille Fédérale, vol. II, 1948, pp. 997-1081.

2. Akten zur deutschen Auswärtigen Politik 1918-1945, Serie D, vol.V, 1953.

3. Die Flüchtlingspolitik der Schweiz in den Jahren 1933 bis 1955.Bericht an den Bundesrat zuhanden der eidgenössischen Räte, von ProfessorDr. Carl Ludwig, Bern 1957.

4. Alfred A. Häsler, Das Boot ist voll. Die Schweiz und die Flüchtlinge1933-1945, Zurich/Stuttgart 1967; en français: La Suisse terred'asile? La politique de la Confédération envers les réfugiés, de 1933 à1945, Lausanne, Rencontre, 1971.

5. Georg Kreis, "Die Schweiz und der Zweite Weltkrieg. Bilanz undbibliographischer Überblick nach dreissig Jahren", La seconda guerramondiale nella prospettiva storica a trent'anni dall'epilogo, Como1977, pp. 219-241, 231 et note 64, pp. 239-40.

6. Daniel Bourgeois, Le Troisième Reich et la Suisse, 1933-1941,Neuchâtel, La Baconnière, 1974, pp. 373-374.

7. Peter Utz, "Goldfingers merkwürdige Machenschaften", Tages AnzeigerMagazin no 16, 19 avril 1980.

8. Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses, t. 3, Lausanne,Payot, 1983, p. 162.

9. Interview à la Télévision suisse romande de Pierre Languetin,vice-président de la BNS, le 30 août 1983.

10. A. C. ""Raubgold aus Deutschland". Zu einer Publikation von WernerRings", NZZ, no. 88, 17 avril 1985.

11. Par exemple l'article de Georg Kreis, "Ein umstrittener Sieg über dieSieger. Das Washingtoner Abkommen vom 25. Mai 1946 und die Frage derHolocaust-Gelder", NZZ, no. 120, 25-26 mai 1996.

12. "Aufarbeiten oder wiederkäuen", NZZ, no. 232, 5-6 octobre 1996.

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24 février 1997