
La Bourgeoisie suisse et le Troisième Reich
* Historienne. Cet article se base sur une partie du matériel, notamment celui des Archives fédérales, rassemblé dans le cadre d'une collaboration avec Frédéric Gonseth, auteur d'un projet de film documentaire sur les déportés ukrainiens dans les usines suisses de Singen entre 1942 et 1945
Il évalue les activités de l'usine depuis les années 1930 jusqu'à la fin dela Seconde Guerre mondiale, en calculant par exemple l'évolution du parcdes machines, le nombre de personnes employées, le type de matérielfabriqué et le chiffre d'affaires de l'usine (voir graphiques p. 53).Inutile de dire que les résultats auxquels aboutit Tellier ne concordentpas avec ceux donnés par la société Georg Fischer, inquiète de voir saisirune partie de ses équipements.
Tandis que cette dernière affirme avoir augmenté son parc de 27machines-outils entre décembre 1938 et décembre 19452, Tellier estime quela fabrique s'est dotée de 147 machines et appareils divers et de 356moteurs électriques entre le début de 1939 et 1945. L'expert françaisajoute à ce calcul quelques appréciations techniques: "La firme achetarelativement peu de machines neuves durant la guerre, afin de ne pasengager de trop fortes sommes, mais, par contre, acquit un nombreconsidérable (356) de moteurs électriques, de façon à moderniser soninstallation et à améliorer son matériel et son outillage.- [...] Parla suite, l'usine put accroître, d'une façon suffisamment importante, lerendement des machines et appareils divers.- et, par conséquent, augmentafortement sa capacité de production durant la guerre."
Le matériel qui sortait de l'usine se conforma aux besoins du marchéallemand: dès 1936, les raccords en fonte malléable pour tuyaux furentprogressivement remplacés par des obus de mortier de divers calibres. En1943, 62% du chiffre d'affaires de la filiale provenaient de la vente dumatériel de guerre. L'expert français concluait son rapport en affirmantqu'"[...] il est nettement manifeste que l'effort apporté par cette usineà l'industrie allemande, pendant la guerre s'avère important."
L'enquête de Tellier à Singen inquiéta passablement les dirigeants del'entreprise schaffhousoise Georg Fischer, mais selon toute vraisemblanceles menaces d'enlèvements de machines n'ont pas été mises à exécution3.Comme d'autres firmes suisses dans une situation analogue, la société GeorgFischer a pu compter sur une intervention efficace des autoritéshelvétiques en Allemagne, en France et à Berne, ce qui a contribué à luiéviter qu'une partie de ses équipements soient saisis.
Rapports de proximité
Dès l'arrivée des Alliés, les entrepreneurs et autorités helvétiques ontfait valoir la nationalité suisse des filiales en Allemagne4. Georg FischerSA argumentait elle aussi dans ce sens, en taisant bien entendu le faitqu'elle s'était très bien accommodée des conditions offertes par le régimehitlérien, s'attachant les services de nazis notoires et produisantmassivement du matériel de guerre. Pour faire valoir sa thèse selonlaquelle "les entreprises suisses en Allemagne ne sont pas sujettes auxréparations"5, la société a décrit les relations entre filiale etmaison-mère et insisté sur l'interdépendance des établissements situés depart et d'autre de la frontière.
De tels dossiers d'archives sont d'un grand intérêt car ils permettent d'aborder un aspect encore peu étudié des relations entre la Suisse et leTroisième Reich. Le cas des entreprises helvétiques en Allemagne du Sud estspécialement intéressant compte tenu de la proximité kilométrique entre lesiège et la filiale. Cette situation en fait d'ailleurs un cas particulier,mais non marginal. En effet, les filiales installées dans le Sud del'Allemagne - en termes numériques comme en capital - représentaient unsecteur important de l'économie suisse.
A l'issue de la guerre, la société Georg Fischer voulait que soit rétabliaussi vite que possible l'avantageux modus vivendi dont elle avait puprofiter: "Les étroites relations existant entre notre siège social deSchaffhouse et notre succursale de Singen exigent un libre échange demoyens de production et de matières premières sur une large échelle. Cetéchange a pu être maintenu durant toute la guerre. Il a subi uneinterruption brusque lors de l'occupation de Singen par les Alliés."6
En définitive, il n'existait pas de frontière entre maison-mère et filiale.Les dirigeants de Georg Fischer ont précisé que le siège social deSchaffhouse et la succursale de Singen formaient une seule société paractions, constituée selon le droit suisse, avec un capital social suisse etune direction composée de citoyens suisses. En ajoutant: "La succursalede Singen ne possède pas de bilan indépendant; ses comptes sont englobésdans les profits et pertes et dans le bilan de l'entreprise suisse àSchaffhouse.
De même le programme de fabrication, les procédés de fabrication, lecontrôle de la production et les directives de vente sont déterminés par lesiège social de Schaffhouse et contrôlés par le personnel dirigeant deSchaffhouse délégué à Singen en permanence ou temporairement."7
Loin de rompre ce fonctionnement, la guerre a été une occasion dedévelopper encore les activités et les bénéfices de la société. Menaces surles secrets de fabrication
Pour Georg Fischer et les entreprises qui avaient organisé leur productionselon un schéma semblable, la frontière germano-suisse a été rétablie àl'arrivée des troupes alliées. Les matières premières, le personnel quipassait de Suisse en Allemagne régulièrement, le paiement des salaires ettoutes les opérations requises par un tel fonctionnement complémentaire sesont trouvés paralysés, gênant - momentanément - la bonne marche desaffaires.
De plus, les saisies de machines faisaient planer une sérieuse menace surles secrets de fabrication: en démantelant le potentiel de guerre allemand,les Alliés ne manquaient pas de prélever à leur profit des machines ou destechniques permettant non seulement de réparer, mais aussi d'améliorer leurappareil de production.
Ainsi le Directeur français du contrôle du désarmement industriel a demandéla destruction du matériel de guerre retrouvé chez Georg Fischer, qui necorrespondait pas "à des types en usage dans l'armée française".Mais le Directeur ajoutait que dix éléments de chaque modèle devaient êtreexpédiés à l'Ecole centrale de Pyrotechnie de Bourges8.
Une délégation britannique, le Council of Ironfoundry Associations, aparticulièrement tracassé la direction de Georg Fischer et ses "avocats",les autorités helvétiques. Selon le Consulat suisse à Baden-Baden,l'intention de ce comité était "[...] de prélever dans l'usine de Singenenviron 75% des machines automatiques destinées à l'usinage des raccords.Les machines qui ont particulièrement retenu l'attention de la commissionbritannique sont les automates à usiner les raccords; il s'agit de machinesspéciales construites par les ateliers de Schaffhouse des Aciéries Georges[sic] Fischer uniquement pour les besoins de l'entreprise. Cesmachines ont une influence directe sur la qualité des produits usinés etles Aciéries Georges Fischer se refusèrent toujours à en livrer à destiers." Et l'auteur d'ajouter: "Il semble bien que la réquisitionenvisagée par la Commission britannique vise moins les machines comme moyende production que comme moyen de s'approprier le secret de fabrication. Laconstruction de ces machines étant la propriété intellectuelle del'entreprise suisse, celle-ci serait lésée dans son ensemble si cetteréquisition devait avoir lieu."9
D'un "gentleman's agreement" à un autre
Mais la concurrence que les milieux industriels alliés se faisaient autravers des autorités d'occupation a aussi aidé les Suisses à préserverleurs propriétés matérielles et intellectuelles. Cela ressort d'une lettrede l'Office des intérêts suisses à son homologue français. S'opposant à ceque les Britanniques procèdent à un enlèvement de machines chez GeorgFischer, le Consul glisse: "il paraîtrait anormal que la plus grandefonderie de fonte malléable de la Zone Française d'Occupation soitdépossédée de ses moyens de travailler au profit de la concurrencebritannique."10 Un tel argument ne laissait assurément pas insensiblesles Français dont l'économie avait été mise à genoux par la guerre.
Les blocages dans le démantèlement de l'appareil de production allemand dusà la concurrence interalliée furent bientôt relayés par la politiqueaméricaine de lutte contre l'Union soviétique. Les puissances occupantl'Allemagne reçurent l'ordre d'y préserver un potentiel productif. Cettenouvelle situation a en quelque sorte rétabli les conditions favorables àl'épanouissement des filiales d'entreprises suisses en Allemagne.
L'étude des problèmes rencontrés par les entrepreneurs suisses dèsl'arrivée des Alliés met en relief l'ampleur de la participation desentreprises suisses à l'effort de guerre allemand et l'étroitesse decertaines relations entre la Suisse et le Troisième Reich. Le systèmefournissait aux nazis un matériel de guerre de haute qualité. En outre, la"neutralité" des entreprises suisses offrait quelques garanties contre lesbombardements alliés, d'autant plus que leur production était disperséedans plusieurs établissements.
Quant à certaines sociétés industrielles suisses parmi les plusimportantes, elles ont profité de l'essor économique lié à la guerre pourdévelopper leurs activités. Et, en vertu d'une sorte de "gentleman'sagreement" passé avec les autorités nazies, elles ont pu continuer àrapatrier leurs profits en Suisse et préserver leurs secrets de fabricationgrâce au statut fort particulier de leurs filiales.
Alfred Horstmann, un Allemand marié à une Suissesse, qui avait été membrede la section du parti nazi (NSDAP) de Schaffhouse dès 1934, était l'un desdirigeants de l'usine Georg Fischer de Singen durant la guerre. Aulendemain de l'attentat contre Hitler, le 27 juillet 1944, il avaitproclamé: "Nous ne savons pas combien de temps durera la guerre, maisnous savons que nous vaincrons et que nos camarades morts nous ouvrent laporte d'une Allemagne heureuse. Nous, les soldats du travail, nous restonsfidèles et irréductiblement loyaux envers notre Führer."11 Les chefsont fini par être remplacés, mais il est certain que les entrepreneurssuisses ont gagné la guerre.
2. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, rapport sans doute établi par leConsulat de Suisse et reprenant les chiffres et l'argumentation de lalettre adressée par Georg Fischer Singen au Consulat de Suisse àBaden-Baden le 24 avril 1947, 26 avril 1947. 3. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, Département politique fédéral à GeorgFischer SA, 17 octobre 1947. 4. Cf. l'article sur la filiale de Maggi à Singen: "Du potage pour laWehrmacht", in Page 2, juin 1996. 5. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, la Société Georg Fischer à la SectionRéparations et Restitutions, Baden-Baden, 14 mai 1947. 6. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, Georg Fischer au Directeur de laProduction industrielle à Baden-Baden, par les soins du Consul Koenig,Office des Intérêts suisses à Baden-Baden, 8 janvier 1947. 7. Cf. note 5. 8. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, l'ingénieur général Jean, Directeurdu contrôle du désarmement industriel au Commandant du Centre duRécupération No 2, 29 juillet 1946. 10. E 2200 Freiburg i. Br./1967/51/15, copie d'une lettre du Consul chargéde l'Office des intérêts suisses à la Direction de la Productionindustrielle, Baden-Baden, 30 mars 1946. 11. Bodensee Rundschau, cité par Stefan Barmettler, "Sieg Heil inSchweizer Firmen", in FACTS 42/1995, pp. 70-78.
