
A près la prise de Kisangani commandée par Joseph Kabila - le fils -,l'avance triomphale de l'Alliance des forces démocratiques pour lalibération du Congo-Zaïre (AFDL), dirigée par Laurent-Désiré Kabila - lepère -, au coeur, au sud et à l'ouest du pays paraît irrésistible. Et l'onpeut s'attendre à ce que cette force rebelle, non prévue par Mobutu, ailleabattre le régime ancien, et toutes les manifestations du multimobutismeque déroule à l'envi la scène politique kinoise. Autant dire que Kabilabrouille toutes les cartes d'une succession que le maréchal pensait avoirverrouillée en sapant notamment les travaux de la Conférence nationalesouveraine.
L'irrésistible ascension de Kabila, vieil entrepreneur politico-militaire,a sans doute été pensée et programmée de connivence avec ses protecteursrwandais et ougandais, tous praticiens consommés des guerres africaines.Elle a consisté à mettre en branle une dynamique auto-régulée en quelquesorte, lente mais imparable. La progression des cadets-rebelles installe lemonde nouveau de façon à la fois inéluctable et inexorable dans tout leCongo-Zaïre contre le monde ancien des dinosaures, totalement discrédité.
Cette tactique permet d'éviter les affrontements militaires directs. Ilsuffit de proclamer l'arrivée des troupes rebelles - la dimensionmessianique de la parole fondatrice - pour que les militaires terrorisés ducamp mobutiste se replient dans la débandade, après avoir pillé ce quipouvait l'être encore.
Après Kisangani, la voie est tracée: le Shaba, le Kasaï puis Bandundu,l'Equateur, le Bas-Zaïre et Kinshasa sont les prochaines étapes de cettemarche triomphale, dont le rythme s'inscrit dans une temporalité dechangement radical. Toutes les compagnies minières productrices deressources et de devises sont en train de passer sous le contrôle del'AFDL. Dès le début du mouvement de conquête, Kabila avait eu la sagessede rassurer les opérateurs économiques de ces secteurs-clés: toutes lesopérations resteraient entre les mains des sociétés qui les gèrentjusqu'ici. Le message avait été entendu. A. H. Lundin, ingénieur résidant àGenève, qui avait signé un contrat d'exploitation avec la Gecaminesconcernant des sites miniers de Tenke et de Fungurume au Shaba, déclarait àInfosud: "La situation actuelle ne nous effraie pas. Les gouvernementschangent. Nous, nous avons un contrat avec le pays." (L'Hebdo,12 décembre 1996; La Liberté, 21 mars 1997) Déjà Jonas Mukamba,directeur de la Miba, compagnie d'Etat exploitant les diamants du Kasaï,avait cité ce proverbe luba: "Celui qui épouse ma mère devient monpère" (Le Monde, 15 mars 1997).
L e monde ancien se décompose de lui-même: les multiples composantes dumobutisme, tant militaires que civiles, qui se vouent des haines tenaces,vont s'entredéchirer sans que les rebelles n'aient à intervenir.L'opposition institutionnelle, symbolisée par l'Union pour la démocratie etle progrès social (UDPS), risque aussi d'être emportée par le changement.Il suffira d'attendre que surgissent les forces et factions recomposéesprêtes à se rallier dans l'enthousiasme aux tenants du "monde" nouveau.
La décantation a déjà commencé à Kinshasa avec la destitution par leParlement du premier ministre Kengo Wa Dondo et son remplacement parTshisekedi, l'opposant "historique" consacré par une ordonnance signée dela main de Mobutu. L'ouverture de négociations en Afrique du Sud entre leshommes de l'ancien régime et les prosélytes des temps nouveaux n'est qu'unepéripétie de plus dans cette révolution.
Une fois acquis les ralliements à l'ordre nouveau, les vrais problèmespourront alors être abordés et débattus entre les différentes factions -régionales, ethniques, idéologiques - et leurs porte-parole, qui aurontémergé au sein de la société civile. Il s'agira alors de mettre au pointune tontine de gouvernement démocratique, assurant la représentation detoutes les forces vives du pays, soit cette société civile même, dont larecomposition régionale s'était instituée dès 1990.
Laissés pour compte de cette transition, quelque 100'000 réfugiés hutu, quiavaient été pourchassés par l'avance des rebelles, ont été abandonnés parles miliciens et les militaires des anciennes Forces armées rwandaises(FAR) qui les avaient pris en otages. Ils continuent de mourir d'inanitiondans la forêt au sud de Kisangani, dans l'attente d'un hypothétiquerapatriement que les organisations humanitaires, dont le HCR, s'efforcentd'organiser avec diligence dans des conditions acceptables.
C omme prévu, les fiefs diamantifères de l'UNITA situés dans les provincesde Lunda-Nord et de Lunda-Sud en Angola, et le Kasaï au Zaïre, vont setrouver pris en tenaille entre les forces gouvernementales angolaises et lemouvement rebelle, qui s'est emparé de Kamina - où autrefois une basemilitaire accueillait les combattants de l'UNITA -, aidés sans doute parles ex-gendarmes katangais qui s'étaient à nouveau repliés en Angola aprèsleur tentative de prise de Kolwezi au Shaba, à la fin des années septante.On pourrait penser que l'enjeu du contrôle des zones diamantifères est tropimportant pour que le gouvernement angolais ne profite pas de la situationafin d'accentuer les pressions en vue de contraindre l'UNITA à la mise enplace du GURN (Gouvernement d'unité et de réconciliation national), ce quipermettrait également de mettre un terme à la mission de l'ONU en Angola.Il est évident que le désaccord sur la répartition des ressourcesdiamantifères entre les deux adversaires - MPLA et UNITA - freinel'aboutissement final du processus de paix.
Par ailleurs, la situation sociale en Angola ne semble guère s'améliorer.Une grève générale a été décrétée le 12 mars pour protester contre lesretards de paiement des salariés. Au Parlement, la politique salariale dugouvernement a été mise en échec par les propres députés du partigouvernemental. "Le ventre n'a pas de parti", relève un député duMPLA. Les militaires des Forces armées se plaignent également del'insuffisance de leurs soldes. Le contraste est insupportable entre lespratiques de concussion de certaines hautes sphères du pouvoir et del'administration publique et les autres couches de la population. L'UNITAva sans doute profiter de ces tensions sociales pour retarder encore saparticipation au gouvernement. - 3 avril 1997

