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Angola

Pétrole, diamants et factionnalisme

La politique angolaise est révélatrice d'un factionnalisme bipolaireMPLA/UNITA, directement hérité du début de la lutte pour l'indépendance etlargement conditionné par la guerre froide.

A ce jour, aucune troisième force n'est parvenue à rompre ce jeu de pouvoirentre ces deux partis, clairement avalisé par les élections de septembre1992 (voir encadré p. 40). A l'époque, la rumeur avait couru à Luanda quel'électeur préférerait donner sa voix aux corrompus du MPLA plutôt qu'auxtueurs de l'UNITA. En ce sens, le conflit de pouvoir en Angola estl'affaire de ces deux factions ayant verrouillé toute autre alternative.Mais ce dualisme exprime aussi une opposition entre un Angola urbain etcôtier et un Angola villageois et rural.

La nomenklatura de Luanda regroupée autour de la direction du MPLAsymbolise cet Angola urbain, hérité de la colonisation portugaise et decette petite bourgeoisie "créole", dont les intellectuels, produits del'éducation lusitanienne, étaient proches de la gauche antifascisteportugaise.

L'UNITA de Savimbi, par opposition, s'identifie à un Angola rural, ayantrecueilli l'héritage de l'ancien UPA et du FNLA, dont d'ailleurs Savimbilui-même est un dissident (voir encadré p. 40, "Histoire des forces enprésence"), se prévalant d'une légitimité africaine villageoise, dont laguérilla serait le symbole.

La carte de l'Angola indiquant les zones contrôlées respectivement par lesdeux partis est significative de cette division (voir ci-dessous). Il n'enreste pas moins vrai que l'UNITA a de tout temps été identifiée à l'ethniede son chef, les Ovimbundu, comme le MPLA s'identifiait au Mbundu et leFLNA aux Bakongo. Les Ovimbundu étant l'ethnie la plus nombreuse d'Angola,il n'est pas étonnant qu'on compte de nombreux militaires gouvernementauxoriginaires de ce grand groupe ethnique.

Dans le long terme, c'est le pouvoir hégémonique de Luanda qui est gagnant,mais le pouvoir rural de l'UNITA, aguerri par une longue pratique de laguérilla, peut facilement se maintenir dans certaines zones du pays sansque l'élite urbaine n'ait les moyens de l'en empêcher. Aucune guérilla negagne par les armes. Mais les dégâts qu'elle peut causer sontconsidérables. Son succès est de faire à la longue imploser le systèmecontre lequel elle se dresse. C'est ce genre de considérations quiprobablement retient Jonas Savimbi d'intégrer la clique au pouvoir dans lacapitale, qu'il n'a cessé de dénigrer dans le passé, prétendant de surcroîtqu'il en représentait lui-même la seule alternative viable.

Le diamant, l'UNITA et le voisin zaïrois

L'incertitude sur la direction que prendra la transition au Zaïre détermineaussi indirectement l'incertitude concernant l'évolution de l'Angola et enparticulier la position de l'UNITA. La rumeur prétend que toutes lestroupes de l'UNITA n'auraient pas été démobilisées, que certaines unitésd'élite auraient été gardées en réserve à différents endroits en brousse,sans doute aussi au Zaïre (à la base de Kamina?), et que les armes lesplus performantes auraient été stockées en douce par l'UNITA dans descaches.

La fin de l'ère Mobutu au Zaïre pourrait mettre un terme aux relationsprivilégiées - voire même de connivence - qui s'étaient nouées entre lepouvoir mobutiste, en particulier sa composante militaire, et l'UNITA deSavimbi. Dans le passé, des militaires zaïrois se sont battus au côté del'UNITA, et il n'est pas impossible qu'aujourd'hui, à la demande de Mobutu,des soldats de l'UNITA soient engagés avec l'armée zaïroise.

Pour Savimbi, il est assez important de garder le contrôle de certaineszones diamantifères, proches de la frontière zaïroise (provinces deLunda-Nord et Lunda-Sud), car il en tire l'essentiel de ses ressources. Ilest ainsi financièrement autonome pour acheter ses armes et entretenir sesréseaux. Au Congrès de l'UNITA à Bailundo en août 1996, le général Ben Benprétendait que l'UNITA retirait encore trente millions de dollarsmensuellement de son exploitation de diamant. Pour ce faire, il semble quel'UNITA bénéficie de l'assistance de compagnies sud-africaines etisraéliennes.

En 1995, on estime à près de sept cents millions de dollars le revenu totalde la production angolaise de diamant, dont seul l'équivalent de centquarante-sept millions aurait été vendu légalement par de petitsproducteurs et la compagnie d'Etat Endiama. Dans la région de Lucapa,contrôlée par l'armée gouvernementale, certains gradés se seraientconstitué des concessions, parfois en association avec des étrangerssud-africains, portugais ou autres. Ces regroupements d'intérêts de typemafieux ne sont pas intéressés à ce que la paix permette à la puissancepublique angolaise de reprendre le contrôle de toutes les ressourcesnaturelles du pays. Par ailleurs, des multitudes de garimpeiros (creuseurs)sont attirés par ce pactole et espèrent la trouvaille qui les rendrariches. Ils évoluent dans la région au péril de leur vie entre les ballesdes gouvernementaux et de l'UNITA et le risque de tomber sur une mine.Certaines viennent du Zaïre voisin (Bandundu): ce sont parfois desenseignants paupérisés. D'autres viennent du Mali et du Sénégal. En août1996, le gouvernement angolais a lancé une opération "Cancer Deux"consistant à expulser plus de mille trois cents Maliens, Sénégalais,Zaïrois et Libanais sans papiers accusés de trafic illicite.

Il est évident que la compétition pour le contrôle des zones minières et unéventuel partage "équitable" entre les différents intérêts, privés,publics et étrangers, vont jouer un rôle déterminant dans l'organisation dela paix ou le maintien d'une guerre, larvée ou non.

Le pétrole, le MPLA et le nouvel ordre mondial

La guerre a ruiné le pays et c'est de la seule industrie pétrolière que legouvernement angolais tire la majeure partie de ses ressources. Ellecorrespond grosso modo à 90% de ses exportations et à 50% des revenus del'Etat

L'Angola est l'un des principaux pays producteurs de pétrole en Afriqueaprès le Nigéria. Sa production, en milliers de barils/jour (b/j): 1991,497; 1992, 549; 1993, 503: 1994, 556; 1995, 650. Sur la base desrécentes découvertes, on prévoit une importante augmentation de laproduction. Les estimations se montent à 780 mille b/j pour 1997 et à 820pour 1998. Le gouvernement espère atteindre le million de barils/jour dansles années 2000, à partir des 700 mille b/j actuellement.

L'Angola n'a pas été capable de développer une industrie en aval de laproduction du pétrole brut, sans doute à cause de l'instabilité liée à laguerre civile. La seule usine de raffinage du pays, à Luanda, est engorgéeet obsolète. Elle devrait être transformée et modernisée. Le gouvernementcompte sur l'appui des compagnies étrangères pour constuire d'autresraffineries, ce qui permettrait de développer l'industrie pétrolière enaval. C'est la compagnie d'Etat, la Sonangol, qui domine le secteurpétrolier en Angola. Dans l'exploitation et la prospection, les principalescompagnies étrangères présentes sont Chevron, Texaco, Elf et AGIP mais unemultitude d'autres compagnies sont engagées dans différents gisements.

Avec la détention à Paris de Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien patron de lacompagnie française Elf (nommé à la direction de la SNCF et qui dutdémissionner), ce sont tous les réseaux et modes d'action institués par lamultinationale dans ses relations avec les plus hautes instances du pouvoiren Angola qui furent divulgués. Ainsi, l'expression "Celui-là n'est pasencore suffisamment gâté" traduisait les pratiques du groupe Elf à l'égardde ceux qui faisaient obstacle à ses prétentions. L'"effet Elf" désigneainsi le recours à des moyens peu orthodoxes pour corrompre la nomenklaturalocale. Certains ont prétendu que l'exemple le plus significatif de ce typede pratiques avait été en 1992 le financement de la campagne électorale duparti au pouvoir MPLA obtenu en échange de l'attribution à Elf de 10% d'unbloc pétrolifère de Cabinda particulièrement rentable. Mais l'"effetELF", selon un ingénieur de la Sonangol, c'est aussi penser que tout peuts'acheter, même les consciences. La vérité est que ces faveurs sont payéesau prix fort et de toute façon récupérées par les importantes margesbénéficiaires réalisées par la compagnie (voir Expresso, Lisbonne, 27juillet 1996).

Plus de la moitié des exportations pétrolières part pour les Etats Unis, cequi explique l'importance des relations économiques existant entre les deuxpays. A partir de 1997, la compagnie aérienne nationale TAAG reliera par unvol direct Luanda à Houston, la capitale du Texas.

Avec le nouveau mot d'ordre américain "No more aid but trade", lesrelations entre les gouvernements des deux pays se sont améliorées par unrenversement qui s'explique par la fin de la guerre froide. En effet, c'estla présence cubaine en Angola qui était un obstacle irrémédiable à touteréconciliation entre les deux gouvernements, et qui expliquait l'appuiaméricain à la guérilla de l'UNITA. Il ne faut pas oublier, cependant, quedu pétrole angolais a toujours été écoulé vers les Etats-Unis, même enpleine guerre froide, lorsque les installations pétrolifères étaientprotégées par des soldats cubains contre les sabotages des forces spécialessud-africaines.

Quel aménagement entre factionnalisme,
consensus et démocratie?

En attendant l'issue de l'après-mobutisme au Zaïre, Savimbi pourrait aussiétablir un nouveau compromis avec le Président José Eduardo dos Santos. Despressions sud-africaines et sans doute américaines s'exercent dans cettedirection, car l'Angola, comme le Zaïre, se rattachent aussi au pôlerégional de l'Afrique australe, dominé par l'Afrique du Sud de Mandela, quireprésente un formidable relais potentiel en vue de la reconstruction deséconomies africaines et de leur articulation au processus de mondialisationen cours. Il est dès lors possible que les députés de l'UNITA regagnent leparlement à Luanda et que le gouvernement d'union nationale puisse êtreinstallé, comme prévu, avec des ministres de l'UNITA. La mission de l'ONU(UNAVEM III) pourrait alors se retirer, sa tâche accomplie. Mais il paraîtpeu probable que Savimbi lui-même s'installe définitivement à Luanda.

Le conflit risque toujours d'être relancé si le gouvernement angolaisprétend assurer son contrôle sur tout le territoire. Mais un modus vivendi,ni paix ni guerre, est aussi possible tacitement. Il favoriserait certainesfactions de la nomenklatura MPLA, tout comme la clique dirigeante del'UNITA, autour de Savimbi et des chefs de son armée, dans la mesure où lesprincipales ressources du pays seraient partagées entre les deux puissantesfactions du moment, tout au moins entre certaines de leurs composantes. Ilest cependant clair que les Angolais ne se rattachant pas de façon directeà l'une ou l'autre faction feraient les frais de ce compromis, même s'ilétait complété par la réorganisation de divers secteurs de la puissancepublique considérés comme indispensables à tous (finances publiques,éducation, santé).



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18 juin 1997