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AFRIQUE Zaïre, Angola, Congo: guerres, ingérence et factions

AFRIQUE CENTRALE EN ECLATS


Ce dossier a été réalisé par Rémy Bazenguissa-Ganga (CEA/EHESS, Paris),Kasongo-Ngoy Makita Makita (SSP, Université de Lausanne) et Laurent Monnier(IUED, Genève)
6 mars 1997.


Les événements tragiques qui se déroulent en Afrique centrale occupent uneplace de relief dans les médias. Or, nombreuses sont les personnes habitantla Suisse qui, à un titre ou à un autre, sont concernées par l'évolution decette région de l'Afrique.

Tout d'abord, il existe en Suisse un certain nombre de réfugiés enprovenance de l'Angola et du Zaïre, mais aussi du Rwanda et du Burundi, etcette présence africaine n'est pas passée inaperçue. Une romancière suissefrançaise - Anne-Lise Thurler - lui a même consacré un roman (Le crocodilene dévore pas le pangolin, Genève, Editons Zoé, 1996).

Il faut rappeler, en effet, que c'est le gouvernement helvétique qui ainauguré le renvoi de requérants d'asile par charter, en novembre 1985,avec un"contingent" de Zaïrois.

En général, la plupart des refoulements sont effectués discrètement dans laroutine des pratiques policières. Mais d'autres plus spectaculaires sontdevenus des"affaires", comme l'«affaire Maza" ou l'«affaire Musey".Dans ces deux cas, des citoyennes et des citoyens suisses se sont mobiliséspour protester et empêcher ces pratiques de renvoi qui évoquentsinistrement les refoulements de Juifs des années trente.

Par contraste, il fut un temps où le maréchal Mobutu était un habitué denotre pays, comme lieu de repos et comme paradis sûr pour capitaux en exil.Il y possède une résidence secondaire à Savigny, au-dessus de Lausanne. Ilétait un client régulier de la médecine helvétique pour ses check-up. Ilaimait aussi organiser des fêtes au Noga-Hilton à Genève, à l'époque où leZaïre faisait des affaires avec Alusuisse et où feu le conseiller fédéralCelio considérait Monsieur Mobutu comme un partenaire fréquentable, etréciproquement.

Plus récemment, c'est toute la coopération suisse qui s'est trouvéedéséquilibrée par le génocide rwandais, car le Rwanda était jusqu'alorsconsidéré comme l'un des"pays de concentration" de celle-ci, et desrelations étroites s'étaient nouées entre des Suisses et des Rwandais.

L'évolution de l'Afrique centrale n'est donc pas en Suisse un sujet aussiexotique qu'il pourrait y paraître.

L'actualité s'est centrée durant des mois sur l'Afrique des Grands Lacs.Elle tend à se déplacer vers la partie occidentale de l'Afrique Centrale:Angola, Zaïre et Congo. Nous centrons notre dossier sur cet espace, tout ensuggérant quelques propositions d'explication en vue de mieux comprendre lacomplexité de la situation actuelle de toute la région.


Introduction au dossier

Afrique centrale: Guerres, ingérence et factions

Deux images pourraient symboliser la transition en cours en Afriquecentrale.

D'une part, l'agonie du maréchal-président Mobutu marque la fin d'une ère,celle de l'Afrique des dictateurs de la guerre froide, et d'un certain modede gouvernement, lié aux manipulations rendues possibles par le patronagedes grandes puissances.

D'autre part, le retour massif des réfugiés hutu dans leur pays ainsi quela dispersion de quatre cent mille autres à l'intérieur de la forêtzaïroise révèlent les limites de l'action des organismes humanitaires dontla raison d'être est la protection des réfugiés.

On pourrait même se demander si le bilan de l'intervention humanitaire dansl'Afrique des Grands Lacs n'a pas été franchement négatif. En gelant lacrise sans la régler, l'ingérence a contribué à l'exacerber, transformantles agents de l'humanitaire en témoins impuissants.

Triste bilan qui n'est pas sans rappeler les mêmes déboires en Somalie eten Bosnie!

Mais ces péripéties révèlent également les faiblesses de toute politiquehumanitaire. Les agences humanitaires ne sont-elles pas avant tout desjouets de la conjoncture politique internationale, elle-même dépendante desintérêts conflictuels de certaines grandes puissances? Il estsymptomatique, à cet égard, que les velléités interventionnistes de laFrance chiraquienne en faveur du Maréchal, vieux client du pré carrétricolore, n'aient pas rencontré les faveurs des Etats-Unis en pleinecampagne électorale. Dès lors, il est illusoire de penser qu'une certaine«communauté internationale", parfois identifiée au Conseil de sécuritédes Nations Unies, pourrait s'ériger en source autonome de décisions et depolitiques responsables dans le domaine de l'humanitaire.

Conflits régionaux: guerre et paix entre factions

Ces désillusions sur l'humanitaire et la politique internationale nedoivent pas occulter les succès militaires du gouvernement rwandais actuel,issu d'un mouvement armé, le Front Patriotique Rwandais (FPR), dans laguerre civile l'opposant aux auteurs du génocide qui avaient gardé lecontrôle des camps de réfugiés. Victoire à la Pyrrhus ne marquant pas lafin de la guerre?

Au-delà du contexte historique local de la région des Grands Lacs, cetteissue peut être située dans le cadre des conflits factionnels récurrentsdans toute l'Afrique centrale.

Une lecture de l'actualité sensible à l'histoire permet d'analyserl'apparition de nouveaux pouvoirs en Ouganda et au Rwanda, mais aussi enEthiopie et en Erythrée, comme l'émanation de minorités longtemps briméesou exclues qui, une fois établie leur hégémonie, suscitent à leur tour ladésaffection ou la rébellion d'autres factions minorisées.

Dans la mesure où les gouvernements en place appuient les rébellions chezleur voisins, ils contribuent à donner une dimension régionale à desguerres civiles, permettant la formation d'alliances plus ou moinsconjoncturelles entre factions dirigeantes et factions rebelles, quedépartage une ligne de démarcation reproduisant souvent l'ancienne fractureEst-Ouest.

Mais d'une manière plus générale, le retour du factionnalisme s'inscritdans le processus de démocratisation rendu possible par la fin de la guerrefroide et par l'abolition des Partis-Etats. Ceux-ci s'étaient instaurésdans le cadre de la géopolitique bipolaire, opposant le camp occidental,patronnant des hommes forts comme le maréchal Mobutu et son Mouvementpopulaire de la révolution (MPR) au Zaïre, au camp oriental, protecteur duprésident Neto et du Mouvement populaire de libération de l'Angola - Partidu travail (MPLA-PT) en Angola.

Dès lors, de nombreuses situations locales et régionales, impliquant desenjeux de pouvoir entre des groupes ou factions ayant des histoiresspécifiques, se sont trouvées libérées du carcan de la guerre froide, quiavait en quelque sorte gelé ou surdéterminé leur évolution.

Il est évident que cette interprétation ne doit pas être isolée duphénomène de crise ouverte liée à la mondialisation de l'économie, qui aconduit à la remise en question de la problématique traditionnelle del'«aide au développement".

Les organes dirigeants de la nouvelle administration de l'ordre mondial(Fonds monétaire international, Banque mondiale, OMC) tendraient àdistinguer en Afrique des pays rentables avec lesquels on peut faire desaffaires (là où se situent les matières premières indispensables et là oùprévaut un ordre politique favorable au développement) et des pays nonrentables, car incapables de créer une stabilité politique et de promouvoirune politique de développement. Leur stagnation serait reconnue au nom dudroit à la différence.

C'est dans ce contexte que le factionnalisme peut s'énoncer comme unematrice essentielle de la modernité politique africaine. Surgit alors laquestion de son mode de gestion dans le temps historique présent lié à lamondialisation économique et dans l'espace territorial"national" héritéde la colonisation. Comment concilier factionnalisme, démocratie électiveet redémarrage économique?

Factionnalisme, prédation et
intérêts économiques étrangers

Cette question est d'autant plus pointue qu'au Zaïre comme en Angola et auCongo, certaines factions se sont constituées en forces politico-militairespar la prédation des ressources naturelles comme le diamant, le pétrole,l'uranium ou l'or. Et que des intérêts étrangers sont présents sur les deuxfronts, celui de la guerre entre factions comme celui de l'exploitationprédatrice des ressources.

Dans ces conditions, la construction pacifique d'un Etat démocratique etl'instauration d'une gestion transparente marqueraient la fin del'appropriation privée par les dirigeants des factions de ressourcesnormalement dévolues à la puissance publique. En ce sens, ceux-ci auraientintérêt à maintenir un statu quo incertain de ni guerre ni paix, plutôtqu'à se lancer dans la politique suicidaire de la"bonne gouvernance".

A moins que ne se dessine une gestion patrimoniale de l'Etat par unecoalition de factions, scénario qui aurait sans doute les faveurs desgroupes économiques étrangers qui, s'ils ont montré leur capacité às'adapter au factionnalisme ambiant, redoutent plus que tout l'instabilitépolitique.


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18 juin 1997