Page2

Effet de serre
Pour quelques degrés de plus

par Robert Lochhead


Depuis une dizaine d'années, l'effet de serre est au premier plan de la politique internationale de l'environnement. Ilpose la question des rapports entre les activités humaines et lesbouleversements de la biosphère sur Terre.

C'est un sujet de recherches et de débats qui lance à la science le défi de comprendre la planète Terre commeécosystème global. La dimension de l'enjeu humain et social, c'est-à-direpolitique, rend nécessaire l'intelligence de ces problèmes par le plusgrand public, en des termes respectant les études scientifiques. C'est àcela que le présent article voudrait contribuer.


1. Qu'est-ce quel'effet de serre?

L'effet de serre

L'énergie solaire atteint la Terre principalement sous forme de lumière.Réfléchie par la Terre sous forme de rayonnement infra-rouge, elle estretenue par l'atmosphère qui protège ainsi notre planète du froid del'espace et assure au sol une température moyenne de 15C. qui permet la vie(voir schéma ci-contre). Curieusement ce sont des composants mineurs del'atmosphère qui absorbent la chaleur. Les gaz dits à effet de serre sontle gaz carbonique CO2 qui ne constitue que le 0,035% (350 parties parmillion/ppm) de l'air mais contribue pour 55% à l'effet de serre, leméthane (1,9 ppm/15% de l'effet), le protoxyde d'azote N2O (0,4 ppm), lesCFC (24% de l'effet) et la vapeur d'eau.

L'analogie avec une serre n'est que partielle. Dans une serre aussi lesvitres sont transparentes à la lumière du soleil mais absorbent la chaleurréfléchie par le sol. Par contre, l'essentiel de la chaleur dans la serreest dû au fait que les vitres sont fermées et empêchent donc l'air chaud dudedans de se refroidir en se mélangeant à l'air froid du dehors. Rien detel dans l'atmosphère: notre planète est un système ouvert sur l'espace.Chaque couche de l'air se réchauffe par en dessous et se refroidit par endessus. Le système est en équilibre: toute la chaleur reçue du soleil esten fin de compte réfléchie par la Terre dans l'espace.

La question posée est: dans quelle mesure les émissions de gaz dues auxactivités humaines (industrie, transports, chauffage, etc.)contribuent-elles à une augmentation de l'effet de serre?

Le gaz carbonique

La molécule de gaz carbonique contient 2 atomes d'oxygène pour 1 atome decarbone. Sa formule chimique est donc CO2. Il est aussi appelé dioxyde decarbone. C'est un gaz inodore, incolore et non toxique. Il ne faut pas leconfondre avec le monoxyde de carbone CO qui se forme dans des combustionsmal alimentées en oxygène, qui est un poison violent, pouvant provoquer desaccidents mortels lorsque les chauffages sont mal réglés ou lors del'inhalation de gaz d'échappement de voitures. Le monoxyde de carboneparticipe aux pollutions des villes (trafic motorisé, etc.).

Le CO2 a une longue durée de vie dans l'atmosphère, de l'ordre de plusieurssiècles. Il est émis chaque fois que sont brûlées des matières organiques,c'est-à-dire à base de carbone: bois, paille, papier, pétrole, charbon,lignite, tourbe, gaz naturel, comme lors de la respiration des êtresvivants et de la décomposition des matières organiques mortes au contact del'air, qui toutes deux équivalent à des combustions1.

En utilisant l'énergie solaire grâce à la chlorophylle qu'ils contiennent,les végétaux vivants extraient de l'air le carbone qui s'y trouve sous laforme de CO2 et le combinent à l'eau qu'ils puisent autour d'eux pourfabriquer les molécules organiques qui constituent leur propre substance etserviront d'aliment à tous les animaux2. Ce processus chimique propulsé parl'énergie solaire est le moteur fondamental de la biosphère: c'est laphotosynthèse.

La photosynthèse rejette de l'oxygène. C'est ainsi que les premiersvégétaux, il y a 3 milliards d'années, ont commencé à introduire dansl'atmosphère l'oxygène qui ne s'y trouvait pas auparavant. Les végétaux ontété et continuent d'être la source de l'oxygène de l'air.

Les autres gaz à effet de serre

Le méthane (ou gaz naturel) est émis dans l'air par les marais et lestourbières, par la digestion des ruminants, par les rizières, les déchargesd'ordures, les mines de charbon, et les fuites de canalisations. Lacomptabilité des émissions tant naturelles qu'artificielles est mal connue.Depuis la fin du XVIIIe siècle, son taux dans l'air est passé de 0,8 partiepar million (ppm) à 1,9 ppm. A quantité égale, le méthane a un effet deserre supérieur au CO2, mais le méthane a une durée de vie courte dansl'atmosphère et une réduction de 10% de ses émissions suffirait parconséquent à stabiliser sa teneur dans l'air.

Le protoxyde d'azote ou oxyde nitreux est émis par les sols; l'utilisationd'engrais azotés augmente cette émission.

Les CFC sont les chlorofluorocarbones se trouvant dans les tuyauteries desréfrigérateurs et dans les sprays. Leur utilisation a été interdite dansles pays industrialisés par le protocole de Montréal de 1987.

Si les émissions de ces différents gaz continuent de croître au mêmerythme, leur contribution à l'effet de serre pourrait devenir équivalente àcelle du CO2 vers 2030.

2. Histoire de l'effet de serre

C'est le mathématicien et physicien français Jean-Baptiste Fourier(1772-1830) qui le premier a recours à l'analogie de la serre pour décrirele phénomène en 1827. En 1863, le physicien irlandais John Tyndall(1820-1893) l'attribue à la vapeur d'eau présente dans l'air.

En 1896, le chimiste suédois Svante Arrhénius (1859-1927), prix Nobel dechimie en 1903, découvre que le gaz carbonique peut absorber de grandesquantités de chaleur. Il émet l'hypothèse que la combustion du charbon, dupétrole et du gaz naturel peut aboutir à rejeter suffisamment de gazcarbonique pour réchauffer la Terre. Il estime que le doublement du taux deCO2 pourrait entraîner une élévation de la température moyenne de 4C. à 6C.Cela n'est pas loin des prévisions actuelles!3

L'inquiétude d'Arrhénius sembla confirmée par la hausse de la températuremoyenne à la surface de la Terre constatée de 1880 à 1940. Plusieurssavants se préoccupent alors de ce qui leur paraît un effet de serre dû àla grande consommation de charbon puis à la croissance de la consommationde pétrole. La baisse de la température moyenne de 1940 à 1970, alors quele boom économique de l'après Deuxième Guerre mondiale consacre lacroissance impétueuse de la consommation de pétrole, parut démentir leurscraintes.

Le taux de CO2 dans l'air augmente

L'année géophysique internationale 1957-1958 voit le lancement de nombreuxprogrammes d'étude de la planète. La Scripps Institution of Oceanography, àSan Diego, en Californie, est chargée de mesurer le taux de CO2 dansl'atmosphère. Son directeur, Roger Revelle, se préoccupait depuis longtempsde l'effet de serre dû aux combustibles fossiles. Il charge un de sesétudiants, David Keeling, de monter une station de mesure en un lieuéloigné des sources de pollution industrielle où l'on peut considérer quel'air est bien brassé: au sommet du Mauna Loa (3600 m) à Hawaï. En 1957, letaux mesuré est de 315 ppm. Il est aujourd'hui de 360 ppm. Les mesures deKeeling révèlent année après année que le taux de CO2 dans l'air ne cessede croître (voir graphique ci-dessus).

La courbe du taux de CO2 dans l'air montre un maximum et un minimum chaqueannée. Le maximum correspond à la fin de l'hiver dans l'hémisphère nord etle minimum à la fin de l'été dans l'hémisphère nord. La végétation absorbeplus de CO2 en été. L'hémisphère nord prédomine car il comprend beaucoupplus de terres émergées, et donc de végétation, que l'hémisphère sud.

Quand la température moyenne à la surface de la Terre remonte de nouveaudès le milieu des années 70, l'évolution de l'effet de serre redevient unepréoccupation.

Quel était auparavant le taux de CO2?

On a cherché à établir quel avait été le taux de CO2 dans l'atmosphèreavant la révolution industrielle soit en gros avant 1750. On l'a fait dedeux manières.

D'une part, on a étudié la composition des bulles d'air prises dans lesglaces dont les couches successives peuvent être datées. Hans Oeschger del'Université de Berne et Claude Lorius du Laboratoire de glaciologie etgéophysique de l'environnement (Grenoble) ont entrepris ces analyses dèsles années 70. D'autre part, à partir des statistiques de consommation decombustibles fossiles, on a estimé la quantité brûlée depuis 1750 et laquantité de CO2 que cela a pu ajouter à l'atmosphère. Les deux méthodesconcordent pour indiquer qu'en 1750 le taux de CO2 dans l'air étaitd'environ 280 ppm.

Sur cette base, les projections indiquent pour le XXIe siècle un taux deCO2 dans l'atmosphère se situant à hauteur d'environ le double de celuiestimé pour la période antérieure à la révolution industrielle. Dès lors,on considère aujourd'hui que, si rien n'est entrepris, le taux de CO2 dansl'air atteindra 600 ppm entre 2030 et 20804.

Les calculs ont révélé que la moitié du CO2 dégagé par les activitéshumaines s'ajoute au CO2 contenu dans l'atmosphère. L'autre moitié estabsorbée, un tiers par l'océan, le solde par la végétation. Mais ici, ontouche aux incertitudes et aux débats sur le cycle global du carbone (voirencadré "Le cycle du carbone", p. 6).

La température s'élève-t-elle?

Dès les années 60, divers chercheurs entreprennent d'établir exactementl'évolution de la température moyenne à la surface de la Terre depuis leXIXe siècle à partir de toutes les mesures archivées. Dans les années 80,deux équipes obtiennent des résultats qui font autorité: celle de JamesHansen de l'Institut Goddard de la Nasa et celle de Tom Wigley de l'Unitéde recherche climatique de l'Université d'East Anglia, à Norwich enAngleterre.

L'équipe de Wigley, qui collaborait avec le Département de l'énergie et laNOAA des Etats-Unis (Administration Nationale de l'Océan et de l'Atmosphère/ National Oceanic and Atmospheric Administration), a retrouvé plus de 3000stations météorologiques sur terre où la température avait étérégulièrement mesurée depuis 1850, époque où les agences météorologiquesont systématisé leurs mesures. Elle les a triées selon des critères sévèresde fiabilité et de cohérence et en a gardé finalement 1584 situées dansl'hémisphère nord (sur 2666) et 293 situées dans l'hémisphère sud (sur610). Il a fallu affecter un facteur de correction à certaines, par exempleà celles situées dans une zone devenue urbanisée et qui s'est doncréchauffée. Wigley et ses collaborateurs ont ensuite divisé le globe enrégions de 5 degrés de latitude sur 10 degrés de longitude et ont calculéune moyenne annuelle pour chacune d'entre elles, puis finalement unemoyenne pour chaque hémisphère, nord et sud, et enfin la moyenne des deuxhémisphères. Résultat: la température moyenne à la surface des terres s'estélevée de 0,5C depuis la fin du XIXe siècle.

L'équipe de Wigley a effectué le même travail pour les mesures faites enmer et est arrivée à la même conclusion. Elle a exploité deux banques dedonnées informatiques construites à partir d'archives de journaux de bordde bateaux - celle de la NOAA et celle du Meteorological Office britannique- réunissant 80 millions de mesures en mer depuis 1853.

De son côté l'étude de Hansen, elle, a abouti à un réchauffement légèrementsupérieur, de 0,5C à 0,7C, depuis 1860 (voir graphique ci-dessous).

Le réchauffement a été particulièrement remarquable depuis 1980. Les 10années les plus chaudes, depuis les débuts des mesures scientifiques auXIXe siècle, ont été dans l'ordre: 1995, 1990, 1994, 1993, 1996, 1989,1988, 1987, 1983, 1981.

Lorsque l'on établit la comparaison de la courbe des températures aveccelle du taux de CO2 dans l'air, deux fameuses énigmes apparaissent: 1.Pourquoi n'a-t-on constaté aucun réchauffement entre 1940 et 1975? 2.Pourquoi la plus grande partie du réchauffement a-t-elle eu lieu avant 1940alors que la plus grande partie de l'accumulation de CO2 est postérieure à1940? Il n'existe aucun consensus parmi les climatologistes pour répondre àces questions. Elles renvoient à des problèmes plus généraux: commentinteragissent les différents facteurs du climat? comment se combinent lescauses naturelles des variations et l'effet de serre d'origine humaine?

Les modèles informatiques de l'effet de serre

C'est en 1950 qu'a été calculée la première prévision du temps à 24 heuressur un ordinateur électronique par Jule G. Charney sur l'ENIAC, l'un despremiers ordinateurs électroniques de l'histoire. Celui-ci avait servi auxcalculs de la première bombe atomique et était exploité par l'US Army.Charney faisait partie de l'équipe du célèbre mathématicien d'originehongroise du Manhattan Project (programme américain de fabrication debombes atomiques durant la Deuxième Guerre mondiale), John von Neumann(1903-1957). Ce dernier avait entrepris, à côté de divers projets guerriersfuturistes, de modéliser l'atmosphère par ordinateur. Un autre membre del'équipe, Norman Phillips, a réalisé le premier modèle informatique del'atmosphère globale. Un troisième membre de l'équipe, Joseph Smagorinsky,prenait la tête en 1963 du nouveau laboratoire créé par la NOAA, leGeophysical Fluid Dynamics Laboratory, à Princeton, consacré à lamodélisation mathématique de l'atmosphère sur les plus grands et les plusrapides ordinateurs disponibles. Cela a conduit aux prévisionsmétéorologiques d'aujourd'hui de 5 à 10 jours.

C'est dans ce laboratoire qu'un jeune savant japonais, Syukuro Manabe,entreprend dès les années 60, en collaboration avec Richard T. Wetherald,de mettre au point des modèles du climat et de calculer les effets del'accroissement du taux de CO2 dans l'air. En 1967 ils arrivent à laconclusion que le doublement du taux de CO2 dans l'atmosphère produirait unréchauffement global moyen de 3C. (Sur la modélisation plus récente, voirencadré "Puisssance et limites de la modélisation", p. 9.)

Années 70: la prise de conscience

Les observations de Keeling et le calcul de Manabe et Wetherald déclenchentdans le monde entier un effort accru d'étude du climat et de l'effet deserre.

En septembre 1970, dans le numéro spécial de Scientific Americanconsacré à la biosphère, Bert Bolin - alors professeur de météorologie àl'Université de Stockholm (et aujourd'hui président du Groupeintergouvernemental sur l'évolution du climat - Intergovernmental Panel onClimate Change-IPCC) - écrit dans un article consacré au cycle du carbone:"Depuis environ 1850, l'homme a mené par inadvertance une expériencegéochimique globale en brûlant de grandes quantités de combustiblesfossiles, réintroduisant ainsi dans l'atmosphère du carbone qui avait étéfixé par la photosynthèse il y a des millions d'années... L'accélération dela consommation de combustibles fossiles implique que la quantité dedioxyde de carbone dans l'atmosphère va continuer de croître de sa valeuractuelle de 320 ppm pour atteindre 375 à 400 ppm en l'an 2000, malgré lesgrandes absorptions de dioxyde de carbone par la végétation terrestre etpar l'océan auxquelles on peut s'attendre. Reste une question fondamentale:que va-t-il se passer dans les 100 ans ou les 1000 ans qui viennent?(...)"

En 1979, l'Organisation Météorologique Mondiale (OMM) réunit la premièreConférence internationale sur le climat.

Années 80: l'inquiétude s'organise

En 1985, les scientifiques sonnent l'alarme lors d'une Conférence conjointedu Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE), de l'OMM et duConseil international des unions scientifiques, à Villach en Autriche.

C'est en 1988 qu'une large couverture médiatique popularise l'effet deserre. L'Assemblée générale des Nations Unies en reconnaît l'importance parsa résolution 43/53. Cette même année a lieu à Toronto la premièreConférence mondiale sur le climat (World Conference on the ChangingAtmosphere). L'OMM et le PNUE créent conjointement le Groupeintergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC/IPCC) qui réunit desscientifiques nommés par les gouvernements en un réseau de 2500 collaborateurs environ. Son rapport de 1994 a été rédigé par 25 auteurs de 11 pays, àpartir de contributions de 120 auteurs; il a été relu par 230 scientifiquesde 31 pays.

En 1990, l'IPCC publie un rapport qui fait sensation. Pour avoir le moindreespoir de stabiliser le taux de CO2 dans l'atmosphère à environ le doublede sa valeur préindustrielle, c'est-à-dire environ 580 ppm, il faudraitréduire les émissions annuelles de CO2 de 60%. Dans son rapport de 1995,l'IPCC écrit qu'"un effet climatique produit par les activités humainesest décelable dans les données historiques climatologiques". Selon lui,"il est improbable que (les changements récents dans les tendancesdu climat global) soient dus entièrement à des causes naturelles"5.Son évaluation, qui en 1995 prend pour la première fois en compte l'effetrefroidissant des aérosols de sulfates (voir plus bas), prédit une haussemoyenne globale de la température d'ici à l'an 2100 comprise entre 0,8 et3,5C.

Le dernier rapport de l'IPCC paru en juin 1996 estime que la températuremoyenne à la surface de la terre va probablement s'élever de 2 d'ici àl'an 2100, ce qui entraînera une élévation du niveau des mers d'un peumoins de 50 cm et des conséquences difficiles à estimer sur la répartitiondes précipitations et des climats. Suite à sa publication, les ministres del'environnement de l'Union européenne ont décidé qu'il ne faudra pasaccepter que la température moyenne monte de plus de 2C, c'est-à-dire quele CO2 dans l'air dépasse 550 ppm. Pour atteindre ce but, il faudraitréduire les émissions de CO2 de plus de 50%6!

Années 90: l'effet refroidissant des sulfates

Début des années 90, un phénomène est mieux appréhendé. En effet, lesémissions soufrées dans l'atmosphère - d'origine volcanique ou sous formede dioxyde de soufre (SO2) qui est un autre rejet de la combustion descombustibles fossiles - s'y transforment en acide sulfurique formant avecl'eau des goutelettes. Ces goutelettes dispersées dans l'atmosphèrereflètent les rayons du soleil et refroidissent le climat. Tom Wigleypublie en 1989 dans la revue Nature un article remarqué sur cephénomène. Ainsi, paradoxalement, l'emploi croissant dès les années 70 decombustibles fossiles à faible teneur en soufre et la réduction souhaitablede la consommation de combustibles fossiles affaiblissait un facteur derefroidissement et accentuait l'effet de serre. En avril 1994, àBerlin-Dahlem, un colloque international est consacré à ces aérosols desulfates.

Ce phénomène compense 30% de l'effet de serre, mais il ne lui est pascomparable. Les sulfates ne séjournent que quelques semaines dansl'atmosphère avant d'être lessivés par la pluie. Ils ne contrebalancent pasl'effet de serre mais le masquent un temps et le repoussent à plus tard. En1995, deux GCM (modèles de circulation globale utilisés dans la rechercheatmosphérique), au Centre Hadley du Britain Metorological Office et àl'Institut Max Planck de Météorologie de Hambourg, aboutissent à mieuxreproduire la courbe de hausse des températures au XXe siècle en intégrantcet effet refroidissant des sulfates: la plus petite augmentation réelle etl'absence de réchauffement entre 1940 et 1975 semblent trouver uneexplication; "selon toute probabilité", écrit Wigley7 (voirgraphique ci-dessous). Ce dernier a des doutes car le phénomènen'est pas distribué de manière égale dans l'atmosphère du globe. En effet,90% des sulfates sont concentrés au-dessus de l'hémisphère nord plusindustrialisé alors que le réchauffement observé est égal dans les deuxhémisphères. En outre, la part des causes naturelles à l'évolution dusiècle écoulé n'est pas éclaircie pour autant.

3. Histoire du climat

Dans son article du Scientific American d'août 1990 sur leréchauffement climatique, Tom Wigley conclut:"L'accord entre lestendances historiques au réchauffement et les prédictions des modèles del'effet de serre ne signifie pas toutefois que l'effet de serre a étédétecté d'une manière concluante ni qu'il est relativement faible. Etantdonné la dimension de la variabilité naturelle du climat et les autresfacteurs externes susceptibles d'affecter le climat, le réchauffementobservé pourrait malgré tout être attribué à d'autres facteurs que l'effetde serre, ou, bien entendu, il se pourrait également qu'un effet de serreplus substantiel encore se soit trouvé masqué par d'autres fluctuationsclimatiques."

Le réchauffement dû aux gaz à effet de serre émis par l'activitéhumaine peut-il vraiment être perçu précisément sur le fond des variationsnaturelles du climat, épisodiques ou périodiques? Ces variations obéissentà des cycles historiques connus ou connaissables. Mais personne ne peutdémontrer avec certitude comment la température aurait évolué exactementsans les rejets de gaz à effet de serre.

La préoccupation concernant l'effet de serre a fortement stimulé l'étudedes mécanismes du climat terrestre. Ces investigations se sont inscritesdans le contexte du développement de la recherche dans divers domainesliés: l'écologie scientifique; l'étude des planètes du système solaire avecleur exploration grâce à divers engins automatiques (satellites, sondes,etc.); l'examen au cours des années 80 des conséquences climatiquespossibles d'une guerre nucléaire; l'enquête sur les causes des grandesextinctions de l'histoire de la vie et principalement de la dernière, il ya 65 millions d'années, qui a vu s'éteindre les dinosaures.

Tous ces domaines d'étude ont en commun de considérer la planète Terre, etsa biosphère, comme un tout cohérent dont il s'agit d'élucider lesmécanismes globaux de régulation et d'évolution.

Reconstituer des cycles de température

Au Xe siècle, quand les Vikings partis de Norvège atteignent le Groenlandaprès avoir colonisé l'Islande, ils rencontrent rarement des icebergs. Latempérature est suffisamment chaude pour cultiver du blé en Islande. A lafin du XIIe siècle toutefois, les conditions se détériorent. Durantl'hiver, les bateaux rencontrent de plus en plus de glace et dès le XIVesiècle les routes maritimes doivent être décalées considérablement vers lesud. A la fin du XVe siècle, les communications sont interrompues avec leGroenland et on ne peut plus cultiver le blé en Islande. La chaleur duMoyen Age a fait place à ce qu'on a appelé le "petit âge glaciaire" quis'étend sur la période allant de 1450 à 1860; il a été caractérisé par unetempérature moyenne inférieure de 1C à celle d'aujourd'hui.

Les archives, plus précises et détaillées à partir de 1600, établissentqu'il y eut une longue époque d'expansion glaciaire et donc de climat froidqui a duré jusqu'en 1860. C'est le recul des glaciers constaté en denombreux points à la fin du XIXe siècle qui a signalé la fin du petit âgeglaciaire. Les glaciers continuent de reculer et ont reculé de manièrespectaculaire durant le XXe siècle, puisque moins de la moitié de leurvolume de 1860 subsiste aujourd'hui. Ce n'est donc qu'au XXe siècle qu'estrevenu le climat doux qui avait caractérisé le Moyen Age.

Le point décisif, c'est que le réchauffement global qui a mis fin au petitâge glaciaire brouille les tentatives d'évaluer avec une certaine précisionquelle part du réchauffement depuis un siècle provient de l'évolutionnaturelle et quelle part a été provoquée par l'injection dans l'atmosphèrede gaz à effet de serre dus aux activités humaines.

Les sceptiques chercheront à en attribuer la cause avant tout à la longuetendance au réchauffement qui commence dès 1700. Par contre, lesclimatologistes qui s'alarment de l'effet de serre soulignent lacontribution des entreprises humaines. La question ne peut donc êtrerésolue que par l'établissement des cycles de la température de la Terredepuis plusieurs milliers d'années afin de déterminer si une périodicitépeut être constatée. Si une périodicité cyclique peut être confirmée, ilsera possible, en l'extrapolant au XXe et XXIe siècles, d'évaluer cequ'aurait été le destin de la température terrestre en l'absence de laRévolution industrielle.

Wallace Broecker, de l'Observatoire terrestre Lamont-Doherty del'Université de Columbia, a entrepris cette démarche en 1975. A cette date,la seule source d'information détaillée sur un passé ancien était le forageprofond creusé dans la calotte glaciaire du Nord du Groenland à un endroitappelé Camp Century. Dans les années 50, un géochimiste danois, WilliDansgaard, a démontré que la proportion des isotopes 18 et 16 de l'oxygènedans la composition de l'eau de la neige qui tombe dans les régionspolaires reflète la température de l'air. En analysant les couchesde glace accumulée, et en sachant combien de centimètres s'accumulent enune année, Dansgaard a pu établir la température de l'air chaque année aucours des siècles. Dansgaard et ses collègues ont déterminé deux cycles: unde 80 ans environ; un second d'effet plus faible de quelque 180 ans.

En considérant la combinaison probable des cycles de 80 ans et de 180 ansavec l'effet de serre présumé au XXe siècle, Broecker arrivait en 1975 àune conclusion qui expliquait la stabilisation énigmatique de latempérature depuis 1940: le cycle de 80 ans aurait provoqué unréchauffement naturel de 1895 à 1935 et aurait dû produire unrefroidissement naturel de 1935 à 1975. C'est l'accentuation de l'effet deserre dû aux émissions humaines qui annula ce refroidissement. MaisBroecker prédisait alors que dès 1975 l'effet réchauffant du cycle naturelallait se combiner à l'effet de serre et produire une vive hausse destempératures dans les années 80. Cela s'est effectivement produit (voirgraphique ci-dessus). Ainsi, l'effet de serre que la période 1940-1975avait paru démentir, est remis sur le devant de la scène. Pour Broeckerl'idée de bon sens que l'augmentation des émissions de gaz carbonique etautres devait élever la température ne pourrait être infirmée aveccertitude, ou confirmée, qu'au moment où la hausse de températureattribuable à l'effet de serre serait telle qu'elle dépasserait nettementce que le cycle naturel suffirait à expliquer8.

Le forage profond de Camp Century semblait donc permettre unereconstitution cohérente de l'histoire du climat. Cependant, les analysessimilaires effectuées dans les glaces de l'Antarctique, dans les glaciersde Chine ou du Pérou, ainsi que trois autres forages au Groenland neconfirmèrent pas l'interprétation issue de ceux de Camp Century. De plus,les résultats ne concordaient pas entre eux.

Les fluctuations des taches solaires

Les taches solaires connaissent des variations cycliques. Elles deviennenttrès nombreuses puis leur nombre tombe presque à zéro avant de semultiplier à nouveau, selon un cycle de 11 ans observé depuis le début duXVIIe siècle. Grâce aux satellites les astronomes ont pu mesurerdirectement le flux d'énergie émis par le soleil durant les cycles les plusrécents. Le flux diminue de 0,1% quand les taches solaires disparaissent.Ce n'est pas négligeable mais la possibilité que cela influe sur le climatest très controversée. On connaît encore une périodicité de 80 à 90 ans etune de 200 ans.

En 1890 Edward Maunder avait constaté qu'entre 1660 et 1720 les tachessolaires avaient disparu complètement. C'est le "minimum de Maunder" (voirgraphique ci-dessous). On estime aujourd'hui qu'il a correspondu à unebaisse de 0,4% de l'intensité du flux solaire. En l'absence de tachessolaires, la Terre est frappée par un flux plus intense de rayons cosmiquesqui produisent dans l'air la formation de carbone 14. La composition encarbone 14 des cernes des arbres (cercles de croissance concentriques dutronc d'un arbre que l'aubier forme chaque année) a permis d'établir lecycle solaire pour des périodes antérieures à 1600. Cela a révélé le"minimum de Wolf", environ entre 1260 et 1320, et celui de Spörer de 1400 à1540. Ces trois minimum - 1260-1320, 1400-1540, 1660-1720 - couvrent unegrande partie du petit âge glaciaire. En sont-ils l'explication? Leréchauffement du climat n'a commencé qu'au milieu du XIXe siècle. L'écartparaît trop grand. Et pourtant la superposition partielle accréditel'hypothèse d'une origine solaire des variations naturelles de latempérature de la Terre qui a fait l'objet de débats et d'explicationsintéressants récemment.

4. Scepticisme et laisser-faire

L'effet de serre fait l'objet de multiples débats et d'intensescontroverses où les aspects scientifiques et politiques s'interpénètrent.

Certains spécialistes de l'atmosphère considèrent qu'il y a une clairedisproportion entre un danger probable mais non prouvé et le coût, luicertain, des mesures de réduction des émissions de CO2. Cette objection estformulée de manière très vive aux Etats-Unis et avant tout pour deuxraisons. La première a trait à la dimension particulière que devraitprendre une politique de réduction des émissions de CO2 dans un pays où laconsommation élevée de combustibles fossiles est un aspect structurel del'économie. La seconde est liée au fait que les recherches historiques surl'évolution de la température ont révélé qu'à la différence des autresrégions du globe la température moyenne est restée la même aux Etats-Unisdepuis un siècle; ce particularisme est utilisé dans le plaidoyer dessceptiques.

La terrible sécheresse de l'année 1988 a déclenché aux Etats-Unis uneintense polémique au sujet de l'effet de serre. D'un côté, 52 prix Nobel etplus de 700 membres de l'Académie nationale des sciences appelaient legouvernement à agir contre les émissions de CO2 tandis qu'au Congrès lesénateur Al Gore (devenu depuis le vice-président des Etats-Unis) proposaitune série d'initiatives législatives dans ce sens pour affirmer son profilécologiste. L'administration Bush (1988-1992) était divisée: l'Agence de laprotection de l'environnement poussait à prendre des mesures tandis que leconseiller scientifique du président prêchait la retenue. Quant à JohnSununu, secrétaire-général de la Maison-Blanche de 1988 à 1991, il sefaisait une spécialité de guerroyer contre la "panique millénariste" del'effet de serre.

Un lobby influent a été créé en 1989, la Global Climate Coalition, alimentéentre autres par les fonds des industries charbonnières, pétrolières,automobiles, ainsi que des compagnies électriques, de la DowChemical et dela National Association of Manufacturers. La Global Climate Coalitionécrivait en 1994 en réponse à une consultation du Département d'Etat:"Le coût de l'inaction est très hypothétique et très éloigné dans letemps."9 Un institut d'étude de la droite républicaine, l'InstitutGeorge C. Marshall, publiait un rapport démontrant que sans le supplémentd'effet de serre dû aux émissions récentes d'origine humaine, la planèterefroidirait en réalité au siècle prochain.

Les deux plus prestigieux météorologistes des Etats-Unis, Richard S.Lindzen du MIT et Jerome Namias du Scripps, écrivaient une lettre auprésident Bush pour appeler à ne rien faire. Trois autres membres del'Académie nationale des sciences, dont son ancien président, FrederickSeitz, cosignèrent un rapport publié par le Marshall Institute, mettant endoute les éléments scientifiques invoqués pour justifier un programme deréductions des émissions de CO2. A leur avis, les données scientifiquespermettaient tout au plus d'affirmer que la faible hausse de la températuremoyenne observée pouvait être conforme avec les prédictions les plus bassesdes modèles de l'effet de serre dû au CO2. Ils soulignaient que ces modèlesétaient incertains et qu'il pouvait y avoir de nombreuses autres causes,naturelles celles-là, pour expliquer la hausse de température constatée.Ils appelaient à un grand programme de recherche pour perfectionner lesmodèles mathématiques avant d'émettre des conclusions tranchées. SelonLindzen, "premièrement, aucune preuve de l'existence de l'effet de serrene peut être décelée dans les mesures de température des 100 ans écoulés;et deuxièmement, les prévisions actuelles de réchauffement global pour leXXIe siècle sont si imprécises et grevées d'incertitudes qu'elles en sontinutilisables par les responsables politiques pour définir uneorientation... Il est difficile d'argumenter contre l'affirmation que "laseule question concernant le réchauffement est combien, et quand."Toutefois... la réponse à la question "combien" pourrait se révéler êtretrès peu. Notre seconde recommandation (est) qu'aucune action politiqueimportante ne soit entreprise tant que les implications ne sont pasréellement comprises."10

Les optimistes spéculent sur la mise en culture de terres nordiques.D'autres, que 40 ans de guerre froide ont préparés à des solutionsradicales, proposent de tirer dans le ciel avec les canons de marine desdizaines de milliers d'obus d'une tonne pour y injecter poussières etsulfates nécessaires à produire l'effet refroidissant susceptible decompenser l'effet de serre et de répéter autant que nécessaire ce"volcanisme artificiel" au XXIe siècle. La proposition a été faitesérieusement en 1992 dans un comité du National Research Council11.D'autres encore expérimentent l'ensemencement des mers tropicales avec dufer afin d'y stimuler le développement des algues vertes susceptiblesd'absorber du CO212. D'autres encore ont proposé de mettre en orbite desdizaines de milliers de feuilles d'aluminium pour réfléchir les rayons dusoleil.

Certains économistes plus classiques proposent de ne point contrecarrer unréchauffement du climat mais de se contenter d'une politique d'adaptation.En effet, le réchauffement n'est pas certain; s'il se produit, c'estpeut-être pour des causes naturelles contre lesquelles on ne peut de toutefaçon rien entreprendre. Une politique de restriction des émissions de CO2coûte trop cher en investissements de reconversion économique ettechnologique; une telle entreprise nécessiterait aussi une intervention del'Etat dans le marché. Il vaut dès lors mieux se contenter de s'adapter aufur et à mesure au réchauffement du climat: modifier l'aménagement duterritoire dans les zones côtières au fur et à mesure d'une éventuellemontée du niveau des eaux; déplacer les cultures selon le déplacement deszones climatiques; transformer les réseaux d'adduction d'eau etd'irrigation au gré des déplacements de pluviosité. On évite ainsi desinvestissements massifs fondés sur des prédictions scientifiques nonprouvées. On les remplace alors par des investissements répartis dans letemps, au cas par cas, dispersés et laissés à la libre réaction des acteursdu marché placés face aux changements graduels du climat.

Toute une officialité scientifico-administrative des Etats-Unis a choisi dese rallier prudemment à une voie moyenne, celle d'une politique dite de"non-regrets". Elle propose de prendre uniquement les mesures de réductiondes émissions de CO2 qui offrent d'autres avantages (par exemple, leséconomies d'énergie) et d'éviter toute mesure radicale qui pourrait serévéler avoir été prise en vain si l'effet de serre ne se confirmaitfinalement pas, au cours du siècle prochain.

Wallace S. Broecker a procédé dans un article fort pédagogique de larevue new-yorkaise Natural History d'avril 1992 à une discussioncomparée des arguments des uns et des autres, en accordant beaucoupd'importance aux limites des connaissances et aux incertitudes existantes.Il concluait que l'extrême difficulté de mettre clairement en évidencel'effet réchauffant du CO2 émis par l'industrie humaine face auxfluctuations naturelles du climat "fournit une excuse pour retarder desactions visant à réduire les émissions de dioxyde de carbone. D'un autrecôté, Hansen (le climatologiste de la Nasa cité plus haut) pourraitassurément maintenir qu'en l'absence de preuve que le monde n'est pas entrain de se réchauffer au rythme prédit par les simulations informatiques,nous devrions suivre les préceptes appliqués à d'autres dangers del'environnement et décider selon le principe de précaution. Au lieud'exiger des écologistes qu'ils apportent la preuve, les partisans du"laisser-aller" (business as usual) devraient être obligés d'apporter lapreuve que l'émission incontrôlée des gaz à effet de serre ne vapasréchauffer significativement la planète. Or cette preuve n'existe pas;parmi les scientifiques, le balancier penche vers la conviction que lebusiness as usual va modifier le climat."13

En janvier 1996, Tom Wigley, devenu directeur de l'Office ofInterdisciplinary Earth Studies de la University Corporation forAtmospheric Research de Boulder, Colorado, a fait scandale avec un articlepublié dans la revue Nature. Sans minimiser le problème de l'effetde serre, il propose de repousser de 30 ans la prise de mesures visant laréduction des émissions de CO2. Par rapport aux objectifs pour 2100, celane fera pas grande différence (voir graphique ci-dessous), cela laisse letemps de développer des technologies moins coûteuses, au tiers monded'accroître sa consommation de combustibles fossiles pour s'industrialiser;et, réparti sur un plus long délai, l'effort sera moins coûteux. Lescritiques ont fusé. On lui a répliqué entre autres que le développement etla généralisation de technologies plus économes en énergie ne seront pasfacilités par l'attente, mais au contraire par une forte pression sur lecourt terme exercée sur l'industrie. Wigley répond: "Ici (auxEtats-Unis), faire les choses trop radicalement peut décourager lesgens, leur faire chercher des raisons de ne jamais rien faire du tout, ycompris leur faire dire que l'effet de serre n'existe pas. C'est pourquoinous devons agir d'une manière qui ne soit pas économiquementperturbatrice."14

5. Evaluation etprise en compte des risques

Une hausse de la température de 0,8 à 3,5 C d'ici 2100 paraîtmodeste. En réalité c'est le changement de température moyenne le plusimportant que l'humanité civilisée aura jamais connu. Une hausse de 2C. nousramènerait à une température moyenne que la Terre n'a plus connu depuis120'000 ans. La fin du dernier âge glaciaire, il y a 14'000 ans, s'esttraduite par un réchauffement moyen de toute la Terre d'une amplitudecomparable, entre 3 et 5C. Mais il s'était alors étalé sur plusieursmilliers d'années. Le réchauffement prédit pour le XXIe siècle seraimmensément plus rapide, 10 à 50 fois plus, puisqu'il s'étalera sur environ100 ans. Ses conséquences ne vont donc pas seulement découler de sonamplitude mais également de sa rapidité.

Ce qui est déterminant pour les conséquences, ce sont les températureslocales. Pour une hausse entre 0,8 et 3,5C de la température moyenne, latempérature des régions tropicales va s'élever de 2 à 3, en moyenneannuelle, tandis que la température des régions tempérées et celle desrégions boréales va s'élever de plusieurs degrés, aux pôles de 9 enmoyenne annuelle. Ce sont surtout les hivers qui y seront plus chauds.

Certaines régions vont profiter d'un climat plus doux. On pense qu'auCanada et en Russie la culture du blé pourrait s'étendre vers le Nord. Maisla plupart des habitants de notre planète vont souffrir du bouleversementde leur climat local, quelque soit le sens dans lequel il change. Ici ildeviendra plus sec, là plus humide, à d'autres endroits il peut mêmedevenir plus froid, car les zones climatiques vont se modifier (voirgraphique p. 16). Or les conditions d'existence des communautés etcivilisations humaines ont toujours dépendu d'une stabilité du climat localà l'échelle au moins de quelques générations successives, soit quelquessiècles. Certaines cultures ne seront plus possibles ici mais deviendrontpossibles là. Les conditions d'existence des gens vont être bouleversées;cela va entraîner des migrations et la société humaine sera profondémentperturbée. Les plus pauvres souffriront le plus, en particulier les payssous-développés fortement agricoles qui dépendent plus du climat. De plus,ils n'auront pas les moyens d'investir dans des travaux de protection oud'adaptation.

Le réchauffement va accroître l'évaporation. Les précipitationsaugmenteront mais les sols deviendront plus secs et les précipitations necompenseront pas cela. Les sécheresses s'aggraveront donc. Se multiplierontles phénomènes extrêmes et leur intensité s'accentuera. Selon le rapport1995 de l'IPCC, "on s'attend à l'accroissement de l'incidence desinondations, sécheresses, feux et vagues de chaleur dans certainesrégions"15.

La hausse du niveau des mers ne sera pas due pour l'essentiel à la fontedes calottes polaires, qui restera relativement faible, mais à ladilatation de l'eau réchauffée. Les calottes de glaces polaires pourraientmême s'accroître, l'atmosphère dans les hautes latitudes devenant plushumide. On pense que le niveau des mers s'élèvera de 10 à 150 cm d'ici lafin du siècle prochain. Paul Crutzen, prix Nobel en 1995 pour ses travauxsur la chimie de l'atmosphère, prédit 20 cm d'ici 2030 et 45 cm d'ici207016. Depuis un siècle le niveau de la mer est monté déjà de 20 à 40 cm.

Plus de la moitié de la population mondiale vit sur les côtes ou lesestuaires. La hausse du niveau des mers va rendre inhabitables certainesrégions côtières, elle va démultiplier les dégâts causés par les tempêteset les typhons, elle va introduire plus d'eau salée dans les nappesphréatiques. Elle va surtout frapper avec cruauté certaines des régionscôtières les plus pauvres et les plus peuplées. On pense tout de suite auBangladesh où 120 millions des habitants les plus pauvres de notre planètevivent dans le delta du Gange et du Brahmapoutre. Les cyclones de 1970 etd'avril 1991 y ont fait des centaines de milliers de morts. La politiqueéconomique implacable imposée depuis 1974 par le FMI et la Banque mondialey a démultiplié la pauvreté et la crise économique ne cesse de refouler unnombre croissant de paysans sans terres vers les zones inondables.

La hausse de la température ne peut pas être réduite à un simple passage del'état actuel à un autre un peu plus chaud, auquel on pourra s'adapter. Larapidité du passage est primordiale et les difficultés d'adaptation endécoulent. Sera-t-il possible de réaliser si vite les investissements etles grands travaux nécessaires, de réimplanter si vite des culturesdéplacées ou les populations émigrées?

Le même défi est posé à la nature. 1C de réchauffement équivaut à undécalage vers le nord des zones de végétation de 100 à 150 km. La forêtboréale, la forêt de conifères et de bouleaux qu'on appelle la taïga,pourra-t-elle s'étendre si vite vers le nord? Ce serait réjouissantpuisqu'un accroissement de la superficie de cette forêt entraînerait unaccroissement substantiel de l'absorption du CO2 atmosphérique par laphotosynthèse. Mais la forêt pourra-t-elle occuper le terrain disponibledans des délais si courts? Le vent y dispersera-t-il les semences si vite?Dans un tel laps de temps, les jeunes pousses deviendront-elles des arbres?Les spécialistes pensent une telle évolution tout à fait peu probable. Ilspronostiquent dès lors non pas une extension de la végétation mais desextinctions des espèces végétales subissant un tel stress.

Enfin, le changement ne conduira pas à un nouvel état stable, mais sepoursuivra sans interruption pendant des générations. Comment les humainsvivront-ils dans un contexte climatique qui change continuellement?

Les effets en cascade

Les effets en cascade - nommés feedbacks ou rétroactions - sontl'objet des plus grandes interrogations et incertitudes. Ils suscitentaussi les plus grandes inquiétudes.

Examinons d'abord les rétroactions négatives, celles qui atténueraient leproblème et sur lesquelles les optimistes se plaisent à parier. On peut lesénumérer ainsi.

1. L'accroissement du taux de CO2 dans l'air stimule la photosynthèse et lacroissance des plantes. Une végétation plus abondante absorbe plus de CO2et ralentit l'augmentation du taux de ce dernier dans l'air. Cettehypothèse est contestée. En effet, le réchauffement semble favoriser chezles plantes plus la respiration que la photosynthèse; dès lors, lesrétroactions ne seraient donc pas aussi favorables que d'aucuns l'espèrent.

2. Le réchauffement accroît l'évaporation et augmente la couverturenuageuse, ce quirefroidit l'atmosphère en augmentant la réflexion de lalumière du soleil vers l'espace. Effectivement les nuages contribuent àrefroidir l'atmosphère.

Passons aux rétroactions positives qui aggraveraient le réchauffement.

1. L'évaporation accrue due à la température plus élevée augmente la teneurde l'atmosphère en vapeur d'eau qui est un gaz à effet de serre trèsefficace.

2. Le réchauffement de l'océan diminue son absorption de CO2 atmosphérique.

3. La température plus élevée accélère la décomposition des matièresorganiques mortes dans l'humus des sols et les marécages, qui dégage du CO2et du méthane contribuant à élever leur teneur dans l'atmosphère et doncl'effet de serre. Un effet boule de neige, une réaction en chaîne del'effet de serre, pourrait se produire si les immenses quantités de méthaneactuellement bloquées dans le permafrost (la terre gelée) des régionsarctiques venaient à être libérées.

4. Enfin, le pire effet possible serait une modification du système descourants océaniques si la zone arctique de l'Atlantique, qui en est lemoteur, se réchauffait et devenait plus pluvieuse. Il y a des raisons depenser que ce système, comme tous les systèmes complexes, ne se modifie pasgraduellement mais bascule d'un coup vers un tout autre état une fois unseuil dépassé. Les modèles les plus récents montrent que cela se produiraitsi le taux de CO2 venait à quadrupler. L'humanité ferait alors face à unscénario catastrophe: on entrerait, paradoxalement, dans une longue époquetrès froide.

6. Nord et Sud

La plus grande partie du CO2 a été produite dans les paysindustrialisés et non dans les pays sous-développés. Actuellement ces pays,dans lesquels trois quarts de la population mondiale résident, contribuentà un peu plus du quart de la production totale de CO2 liée à des activitéshumaines.

Or, le CO2 s'accumule durablement dans l'atmosphère. Quand on considère leschiffres cumulés durant les décennies écoulées, la différence entre lespays industrialisés et les autres est encore plus impressionnante. CommeAnil Agarwal, le directeur du Center for Science and Environment de NewDehli le souligne, c'est la seule manière correcte de répartir lesresponsabilités entre Nord et Sud en cette matière17. De 1950 à 1986, lasomme cumulée du CO2 émis par les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagnefédérale, la France et l'Italie représente 45,9% du total mondial. Leurspopulations additionnées ne font que 10,6% du total mondial.

Durant la même période la Chine et l'Inde, ensemble, ont émis 8,8% du totalmondial alors que ces deux pays totalisent 37,3% de la population du globe.Et ils sont parmi les plus industrialisés du tiers monde.

La conclusion s'impose: les pays riches ont utilisé l'atmosphère de laplanète tout entière comme décharge des émissions de leur industrie et celaleur a servi à externaliser à l'échelle planétaire des coûts de lacombustion de combustibles fossiles ayant alimenté leur croissanceéconomique depuis deux siècles. Ce faisant, dans le cadre des rapportsasymétriques dominant entre Nord et Sud, ils ferment la porte à undéveloppement analogue pour trois quarts de la population du globe qui vitdans les pays pauvres. Ces derniers accroissent leur consommation decombustibles fossiles et donc leurs émissions de CO2. Mais ils se heurtent,dès maintenant, à un constat émis par des acteurs socio-politiquespuissants: les capacités d'absorption de l'atmosphère ont déjà été épuiséespar le Nord. "Si tous les citoyens de cette Terre émettaient autant deCO2 que les Allemands, l'humanité aurait besoin de cinq planètes Terre pourque la Nature puisse digérer ces rejets gazeux."18 L'exemple de laChine sert à argumenter de façon convaincante ce point de vue. Elle estaujourd'hui le troisième plus grand émetteur de CO2 après les Etats-Unis etla Russie. Mais par tête d'habitant elle émet presque 8 fois moins que leCanada et les Etats-Unis. Or sa production est promise à croître avecl'industrialisation rapide qu'elle connaît. D'autant plus qu'elle brûle lescombustibles fossiles d'une manière particulièrement peu économe par unitéde valeur produite. Elle a des réserves massives de charbon qu'elle comptebien exploiter.

Toutefois, si l'on prend en compte la dimension historique du problème etles responsabilités respectives qui en découlent, deux questions se posent:la première porte sur les rapports inégalitaires Nord-Sud, lesdéveloppements technologiques au Nord et au Sud et la définition deconcepts de développement qui ne se superposent pas à ceux ayant fourni lamatrice de la croissance du Nord industriel; la seconde a trait à l'ampleuret à la priorité des efforts dans le domaine de la réduction des émissionsde CO2.

En ce sens, même la Convention sur le Climat signée à Rio en juin 1992reconnaît que ce sont les pays industrialisés qui doivent, en tout cas dansun premier temps, porter seuls la charge de réduire leurs émissions de CO2tandis que les pays pauvres se voient reconnu le droit de les accroîtredans un premier temps, selon les besoins de leur développement économique.

Joint implementation et certificats de CO2

Les articles 3.3. et 4.2 de la Convention sur le climat permettent aux payssignataires de réaliser leurs engagements non seulement individuellementmais en groupes. Une formule qui a la faveur de plusieurs gouvernements etparticulièrement celui des Etats-Unis est la joint implementation(application conjointe) entre un pays développé et un pays endéveloppement. Comme l'atmosphère est un tout, on en a tiré l'idée qu'unpays riche peut réaliser un objectif de réduction du CO2 non pas chez luimais dans un autre pays. Les pays riches émettent moins de CO2 par unité devaleur produite que les pays en développement ou les pays de l'Esteuropéen. Par conséquent chaque unité de réduction des émissions de CO2coûte plus cher au Nord qu'au Sud ou à l'Est. En outre, il serait possiblede compenser une réduction des émissions de CO2 dans un pays riche parexemple en finançant le reboisement dans un pays en développement.

Cette formule semble concrétiser le transfert de technologies auquel lespays riches se sont engagés et offrir aux pays en développement l'avantagede réductions importantes de leurs émissions de CO2 sans frais pour eux.Pour les pays riches, cette formule offre l'avantage de pouvoircomptabiliser en leur faveur des réductions à moindre coût tout en leurpermettant d'exporter leur technologie, et en s'économisant des mesurescoûteuses chez eux. Ainsi la production d'une tonne d'acier consomme de 2 à6 fois plus d'énergie en Chine qu'aux Etats-Unis19.

Cette formule est violemment critiquée de toutes parts, en particulier parles pays du Sud, comme étant en réalité une façon pour les pays riches dene pas réaliser leurs engagements et de maintenir à tout prix aux dépens duSud leur mode de vie dispendieux en combustibles fossiles. En outre, àsupposer que cette formule soit mise en pratique à large échelle etproduise des résultats importants dans les pays en développement, il seproduirait après l'an 2000 une situation très défavorable pour eux. Eneffet, au cours de la deuxième étape de mise en oeuvre de la Convention surle climat, les pays du Sud devront s'engager à des objectifs de réductionde leurs émissions de CO2. Les premières réductions les plus faciles et lesmoins chères à réaliser l'auront été grâce à l'aide des pays riches. Maisles pays pauvres devront s'engager dans la deuxième étape plus coûteuse etplus complexe en la finançant eux-mêmes.

Dès 1993, les Etats-Unis ont pris la tête d'initiatives de JointImplementation. Ainsi, des grandes compagnies électriques US financentavec l'aide du gouvernement de Washington des reforestations au Costa-Ricaet en Russie20. Toutefois, la Conférence de Berlin sur le climat en avril1995 a refusé d'entériner la Joint Implementation. Pour l'instant,seule une phase pilote a été décidée jusqu'en 1999, phase durant laquelleles pays "donateurs" ne sont pas autorisés à comptabiliser ces réalisationscomme des réductions de leurs émissions de CO2.

Une autre formule a été soutenue en janvier 1995 par la Conférence desNations Unies sur le Commerce et le Développement (CNUCED): les certificatsde CO2 aliénables. Le modèle de référence est le système des permisaliénables d'émission dans l'air du SO2, permis délivrés depuis quelquesannées aux industries polluantes par le gouvernement des Etats-Unis. Achaque pays serait accordé pour une période de quelques années,gratuitement ou contre paiement, un certificat fixant le tonnage de CO2qu'il a le droit d'émettre durant cette période. La somme totale descertificats constituerait un plafond global d'émissions autorisées enfonction d'un objectif de réduction globale et ce plafond diminuerait depériode en période. Idéalement le tonnage par habitant serait le même pourchaque pays, au moins après une première période transitoire. Mais lescertificats seraient aliénables. Les pays pourraient les vendre et lesacheter.

On peut douter de la mise en oeuvre de cette solution. D'un point de vuegénéral, elle implique de considérer l'environnement comme une marchandise.De plus, une difficulté élémentaire se pose dans l'application: quicontrôle, et comment, que chaque pays n'émet que la quantité que luiautorisent les certificats qu'il a gardés ou acquis? En fait, touteapproche sérieuse visant à une réduction drastique de l'émission de CO2implique l'établissement de normes strictes et la mise en place d'unorganisme (ou d'organismes) de pouvoir et de contrôle démocratique àl'échelle mondiale.

7. De quelques solutionspratiques

D'innombrables études ont démontré la faisabilité et l'efficacité desolutions permettant de réduire les émissions de CO2 sans diminuer leniveau de vie. Des plans ont été proposés dans plusieurs pays. Ils portentsur: les économies d'énergie dans les technologies industrielles, dans lesmoteurs automobiles, l'isolation des bâtiments, des appareils et machinesconsommant moins d'énergie, l'accroissement de la part du gaz naturel auxdépens du charbon et du pétrole, la réduction de la vitesse sur les routes,l'accroissement de la part du rail aux dépens de la route, la cogénérationde chaleur et d'électricité, le développement de l'énergie solaire, etc.L'étude intitulée Zukunftsfähiges Deutschland du Wuppertal Institutfür Klima, Umwelt, Energie (1996) multiplie des exemples concrets. Ainsi,elle présente deux scénarios de politique énergétique alternativeaboutissant à une diminution de la consommation de combustibles fossiles enAllemagne de 28% à 38,7% d'ici l'an 2010, et de 40,7% à 56,6% d'ici l'an2020, entraînant une réduction des émissions de CO2 de 37% à 46,5% d'ici2010, et finalement de 50% à 63% d'ici l'an 2020.

Les économies d'énergie offrent l'avantage de diminuer les dépenses encombustibles. Des innovations technologiques indiquent des possibilités demodification des modes de production et de consommation. Toutefois, unetelle "révolution éco-technologique" exige des investissements très élevés,chiffrés à plusieurs centaines de milliards de dollars pour l'ensemble despays industrialisés. Et dès lors, seule une programmation politique,sociale, économique et écologique pourrait faire aboutir, dans des délaisraisonnables, un tel projet. A son tour, cette programmation implique unemodification des rapports de forces socio-politiques et culturels dominantsaujourd'hui. Autrement dit, l'orientation néo-libérale hégémonique devraitêtre battue en brèche.

8. De Rio à Berlin

1992: Rio

En décembre 1990, l'Assemblée générale des Nations Unies a créé un Comitéde négociation pour une "convention-cadre" sur le changement climatique. Ilprépara la conférence qui s'est tenue à Rio de Janeiro du 3 au 14 juin1992.

Dans ce cadre, l'Union européenne proposait que les pays développéss'engagent à réduire d'ici l'an 2000 leurs émissions de CO2 au niveau de1990. Jusqu'au bout, l'administration américaine s'opposa à l'inclusiondans la convention de cet objectif. Bush déclarait: "Le mode de vieaméricain n'est pas négociable." Les Etats-Unis menacèrent plusieursfois de ne pas signer la convention. Ils visaient à imposer des objectifsstricts de réduction aux pays en développement. De plus, ils proposaientque la protection des forêts - qui absorbent du CO2 - et le reboisementsoient mis au même niveau que la réduction des émissions de CO2. L'Unioneuropéenne et les pays en développement - représentés par le Groupe des 77- s'y sont opposés. Le Groupe des 77 exigeait que la Convention offre lessauvegardes nécessaires contre le risque d'avoir à limiter leur croissanceéconomique. Enfin, ils ne voulaient point être contraints d'acheter à desprix élevés les technologies modernes susceptibles de réduire leursémissions de CO2.

Pour faire diversion, l'administration Bush mit toute son énergie à tenterde faire signer à Rio une autre convention, celle sur les forêts. Cettedernière visait à imposer aux pays où se situent les forêts tropicaleshumides - c'est-à-dire principalement le Brésil, le Zaïre, l'Indonésie etla Malaisie - le blocage de leur déforestation en instituant des réservesforestières internationalement contrôlées. L'administration Bush entendaitainsi combattre l'effet de serre sur le front de la déforestation chez lesautres afin d'éviter d'avoir à restreindre la consommation des combustiblesfossiles aux Etats-Unis. Le Groupe des 77 fit échouer la manoeuvre eninvoquant le principe de la souveraineté nationale. De plus, ils ontdénoncé le fait que les Etats-Unis avaient sur leur territoire d'immensesforêts dont ils n'étaient même pas capables de freiner la déforestation,voire dont ils subventionnaient la coupe.La signature de la Convention surle Climat fut sauvée au dernier moment par la formulation de l'article 4.2imaginée par le secrétaire d'Etat britannique à l'environnement. Le texteévoque la réduction des émissions de CO2 au niveau de 1990 de la manière laplus vague possible, tandis que le délai de l'an 2000 est remplacé parl'engagement à un réexamen avant le 31 janvier 1998:

"4.2.b: Dans le but de servir au progrès vers cet objectif, chacune deces parties [les pays développés] communiquera (...) une informationdétaillée sur ses politiques et mesures (...) dans le but de revenirindividuellement ou collectivement aux niveaux de 1990 de ces émissionsd'origine humaine de dioxyde de carbone et autres gaz à effet de serre(...)."21 Il est difficile de trouver dans ce texte l'engagement dontles médias se sont fait l'écho.

Le texte définitif de la Convention put ainsi être achevé en mai 1992afin que les gouvernements puissent le signer à Rio. Tout le texte de 17pages et 26 articles est d'un juridisme prudent et byzantin. On y lit quandmême à l'article 3.3: "Quand il y a des menaces de dommage sérieux ouirréversible, le manque de pleine certitude scientifique ne devrait pasêtre invoqué comme raison pour repousser de telles mesures (...)"

A l'issue de la conférence, 150 pays l'avaient signée et elle est entrée envigueur en mars 1994.

1995: Berlin

En 1994, les émissions de CO2 avaient déjà atteint, dans certains paysindustrialisés, un seuil supérieur de 5% à celui de 1990; et de 10%, 20%,voire 40% dans certains pays en voie de développement. Parmi eux, on peutciter ceux connaissant la croissance la plus forte et donc la consommationde combustibles fossiles la plus abondante: 13% en Chine, 16% au Brésil,24% en Inde, 44% en Corée du sud.

Les pays de l'Est européen étaient en termes relatifs de très grosconsommateurs de combustibles fossiles. Sous l'impact d'une criseéconomique profonde, accentuée par des programmes d'ajustement structurelviolents, leur consommation de combustibles s'est effondrée. Ainsi, de 1986à 1994 les émissions de gaz carbonique ont baissé de 20% en Russie, de 27%en Pologne, de 38% en Ukraine. Toutefois, on peut douter qu'ils fournissentun exemple de développement écologique!

Un groupe de pays industrialisés, qui ont en commun un prix du pétrole bas,de grandes maisons mal isolées, un fort usage de l'automobile, accroissentdepuis 1990 les émissions de gaz carbonique. Ces dernières ont augmenté de4,4% aux Etats-Unis, de 5,3% au Canada et de 4,2% en Australie. Lestendances les plus récentes indiquent que les Etats-Unis dépasseront enl'an 2000 de 10% leurs émissions de 1990.

Du 28 mars au 7 avril 1995 s'est réunie à Berlin la première Conférence despays signataires de la Convention sur le climat. 120 pays étaientreprésentés, dans un contexte dominé par l'inaction, c'est-à-dire lenon-respect, voire le mépris généralisé des principes signés à Rio.L'Agence internationale de l'énergie calculait que, si aucune nouvellemesure n'était prise, le niveau d'émissions de CO2 de 1990 serait dépasséde 30% à 40% en l'an 2010. C'est le scénario du "Business as usual",du laisser-faire, laisser-aller22.

Dans son discours d'ouverture, le chancelier Kohl, en bon représentant decommerce, vanta les promesses de la technologie "propre" allemande etannonça que l'Allemagne avait décidé de réduire ses émissions de CO2 de 30%au-dessous du niveau de 1990 d'ici l'an 2005 par un Plan national pour leclimat; ce plan combine de multiples mesures d'économie d'énergie et labaisse est en partie imputable à la diminution de la consommation decombustibles des Länder de l'est. Peu avant la Conférence, l'Allemagneavait élevé ses taxes sur le pétrole. John Gummer, le ministre del'Environnement du Royaume-Uni annonça que son pays s'engageait à réduireses émissions de 5% à 10% d'ici 2010.

L'IPCC s'est réunie à Berlin peu avant la tenue de la conférence. Dans lanouvelle capitale allemande, compagnies d'assurances et divers lobbiesindustriels - par exemple la Global Climate Coalition, leBusiness Council for a Sustainable Energy Future - préparèrent laconférence. En contrepoint, des ONG, regroupées dans le Climate ActionNetwork, organisaient leur propre lobby auquel les Verts et autresécologistes allemands assuraient un écho militant.

John Houghton, président du groupe de travail scientifique de l'IPCC, aproposé qu'on stabilise le taux de CO2 dans l'air au double de sa valeurpré-industrielle de la manière suivante: pendant 25 ans les pays développésréduisent leurs émissions de 20% tandis que les pays en développementdoublent les leurs. Puis dès 2020 les émissions globales sont réduites de50% par un effort de tous les pays23. Une proposition intéressante dont lesmodalités d'application devraient être au centre d'une discussion publique.

L'Alliance des petits Etats insulaires (AOSIS), 36 pays, dont quelques-unsdisparaîtraient si le niveau des océans montait de 1 mètre seulement,proposa que les pays industrialisés s'engagent à réduire leurs émissions de20% d'ici l'an 2005. L'AOSIS était soutenue par l'ensemble des ONG. Aprèsquelques réticences initiales, le Groupe des 77, emmené par la Chine etl'Inde, décida à mi-conférence de se rallier à cette proposition etl'intégra à son Green Paper. L'Union européenne s'opposa à cetteproposition, ainsi que la Russie. Quant aux Etats-Unis et à l'Australie, ouencore l'Arabie saoudite et le Koweit, ils menacèrent à diverses reprisesd'opposer leur veto - les décisions ne peuvent être prises qu'à l'unanimité- aussi bien à la proposition de l'AOSIS qu'aux diverses propositions decompromis.

En effet, les diplomates européens formulèrent une solution de compromis.En dernière minute a été adopté un texte de 3 pages, le "Mandat de Berlin".Mandat est donné aux groupes de travail réunissant les diplomatesspécialisés de préparer un projet de protocole qui sera soumis à laprochaine Conférence internationale sur le climat agendée pour 1997 à Kyotoau Japon. Ce protocole devra "fixer des limitations quantifiées et desobjectifs de réductions pour des dates spécifiées", soit 2005, 2010 et2020. Jusqu'à 3 heures du matin de la nuit du jeudi 6 au vendredi 7 avril1995, les Etats-Unis s'opposèrent au mot réductions24! A Berlin onn'a donc rien décidé sauf de décider qu'on décidera en 1997 à Kyoto!

Le vendredi matin, une manifestation d'écologistes de 30 pays défilaitdevant le siège de la Conférence et envahissait brièvement la tribuneofficielle. Au nom du Global Action Network, le porte-parole deGreenpeace qualifiait ainsi la Conférence: "un échec et uneoccasion manquée". De son côté, la Global Climate Coalitionqualifiait le "Mandat de Berlin" de "carte blanche donnée aux pays endéveloppement pour ne rien faire pour la protection du climat"25.


NOTES

1. La réaction de combustion est représentée par l'équation chimiquesuivante: CH4 + 2O2 -> CO2 + 2H2O (méthane ou autre molécule organiquecontenant du carbone et de l'hydrogène + oxygène de l'air -> gazcarbonique + eau). La respiration des animaux brûle du glucose selonl'équation suivante, structurellement identique à la précédente: C6H12O6 +6O2 -> 6CO2 + 6H2O (glucose + oxygène-> gaz carbonique + eau).

2. La molécule organique la plus fréquemment produite est le glucose. Lebilan de la photosynthèse peut dans ce cas être résumé par l'équationsuivante: 6CO2 + 6H2O -> C6H12O6 + 6O2 .

3. Jacques Grinevald, "De Carnot à Gaïa: Histoire de l'effet de serre",La Recherche, mai 1992.

4. Stephen Schneider, "The Changing Climate", Scientific American, September 1989.

5. Cité par Christopher Flavin, "Facing Up to the Risks of Climate Change",in State of the World 1996, Worldwatch, Earthscan, London 1996.

6. New Scientist, 6 July 1996.

7. Robert J. Charlson and Tom M. L. Wigley, "Sulfate Aerosol and ClimateChange", Scientific American, Février 1994.

8. Wallace S. Broecker, "Global Warming on Trial", Natural History,Avril 1992.

9.Cité par C. Flavin, op. cit.

10. Cité dans Art Hobson, Physics, Concepts and Connections,Prentice-Hall, 1995, p. 243.

11. New Scientist, 12 October 1996.

12. Idem.

13. Wallace S. Broecker, "Global Warming on Trial", Natural History,Avril 1992.

14. New Scientist, 20 January 1996.

15. Cité dans Christopher Flavin, "Facing Up to the Risks of ClimateChange", in State of the World 1996, Worldwatch, Earthscan, London1996.

16. Thomas E. Graedel et Paul J. Crutzen, Atmosphere, Climate, andChange, Scientific American Library, New York, 1995.

17. Anil Agarwal, "Pour un juste calcul des responsabilités", LaRecherche, mai 1992.

18. Zukunftsfähiges Deutschland, Studie des Wuppertal Instituts fürKlima, Umwelt, Energie, 1996.

19. New Scientist, 21 January 1995.

20. Il Manifesto, 31 mars 1995.

21.The Earth Summit: The United Nations Conference on Environment andDevelopment (UNCED), Introduction and Commentary by Stanley P. Johnson,Graham & Trotman/Martinus Nijhoff, 1993. (Nous avons traduit en françaisle texte officiel anglais.RL)

22. Cité dans Christopher Flavin, "Facing Up to the Risks of ClimateChange", in State of the World 1996, Worldwatch, Earthscan, London1996.

23. New Scientist, 8 April 1995.

24. New Scientist, 15 April 1995.

25. Süddeutsche Zeitung, 8-9 avril 1995.

Page2Up
14 avril 1997