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Développement de la scolarisation en Suisse
L'offre façonnera la demande

par Philippe Martin et
Gian Franco Pordenone*

* Philippe Martin et Gian Franco Pordenone ont participé à la rédaction de l'ouvrage Quand le marché fait école. La redéfinition néo-libérale du système de formation suisse, Ed. d'en bas, 1996.


Accroissement de la scolarisation d'un côté, permanence des inégalités sociales devant l'école de l'autre. Sommes-nous au début d'un tournant, avec la mise en oeuvre de nouveaux obstacles contrecarrant la demande sociale d'école?


En 1991, signe des temps, le Fonds national de la recherche scientifique (FNRS) met à disposition un crédit de 15 millions de francs pour analyser le système de formation suisse, ses méthodes de financement et pour développer des propositions de "réformes"1. Une année plus tard, Thomas Straubhaar et Manfred Winz publient, dans le cadre de ce programme de recherche, un ouvrage dont l'orientation est claire. Selon eux, il est urgent de privatiser le système de formation.
L'angle d'attaque de leur plaidoyer est plutôt insolite: "Pendant trop longtemps, sous prétexte de défendre l'égalité des chances, a été mené un combat pour une "formation pour tous", duquel seuls quelques-uns ont profité. (...) L'idée selon laquelle il est nécessaire d'avoir un financement et une offre de formation étatiques pour combattre les inégalités sociales et pour mettre en place l'égalité des chances est tout simplement fausse."2 Ainsi, la persistance d'inégalités sociales à l'école justifierait la privatisation. Ce soudain intérêt pour "l'égalité des chances" de la part de deux auteurs d'inspiration néo-libérale cache mal une volonté de porter un coup violent à la conception de l'école comme service public.

Un bilan ambivalent

Que penser de cet échec des tentatives de "combattre les inégalités sociales", qui sert de prétexte et de point de départ à Straubhaar et Winz, mais qui n'est toutefois pas développé dans leur ouvrage? Commençons par cerner la question à l'aide de quelques indicateurs statistiques. Il est vrai qu'en Suisse l'accès à la formation supérieure reste très restrictif3. Selon les données de l'OCDE, seuls 14,1% des jeunes ont accès à une formation supérieure en regard de la population ayant l'âge théorique d'y entrer. En comparaison avec les principaux pays développés, la Suisse se place en dernière position: ce taux s'élève à 38,3% aux Etats-Unis, à 31,2% en Allemagne, à 29% en France et à 20,2% au Royaume-Uni4. De plus, l'accès à la formation supérieure reste, aujourd'hui comme hier, étroitement dépendant de l'origine sociale des jeunes. Toutes les études le confirment. A titre d'exemple, citons une récente recherche réalisée à l'Université de Lausanne5: 27,5% des pères des étudiants sont cadres supérieurs, alors que cette catégorie professionnelle ne représente que 11,1% de la population active du canton; 24,5% des pères sont indépendants, contre 11,2% de la population active; et seulement 14,6% sont ouvriers ou employés, contre 56,4% de la population active.
Simultanément, la scolarisation en Suisse a connu un accroissement sans précédent au cours des dernières décennies. Straubhaar et Winz se gardent bien de le signaler. Tout d'abord, le taux de scolarisation des 16-25 ans est passé de 34% en 1976 à 45% en 1993. Ainsi, au cours de l'année 1993, 92% (76% en 1976) des jeunes de 16 ans étaient scolarisés, 35% (25%) de ceux de 20 ans et 14% (7%) de ceux de 25 ans. Ensuite, parmi la population de 19 ans, le taux de bacheliers a augmenté de 6% à 14% entre 1970 et 1993. Enfin, le nombre de jeunes ayant accès à une Haute Ecole a plus que triplé, passant de 30'000 en 1964 à 91'000 en 19926. Cette progression étant nettement supérieure à l'accroissement démographique, on peut affirmer que l'accès aux Hautes Ecoles s'est ouvert et n'est plus réservé, exclusivement ou presque, aux enfants des couches sociales privilégiées. Les jeunes femmes ont particulièrement contribué à cette évolution, notamment à partir du début des années soixante-dix: alors qu'elles ne représentaient que 19% de la population estudiantine en 1964, elles en constituaient 23% en 1972 et 41% en 1994. En outre, si en 1977 28% des jeunes femmes âgées de vingt ans n'avaient aucune formation post-obligatoire, cette proportion a baissé à 16% en 19917.
Ces données statistiques nous offrent un bilan ambivalent de ces trois dernières décennies: accroissement de la scolarisation, d'un côté, et permanence des inégalités sociales devant l'école, de l'autre. Comment expliquer cette évolution contradictoire? La timide "démocratisation des études" répondait à la fois à une demande sociale et à un accroissement des exigences de qualification tant générale que professionnelle de la part des entreprises et du secteur public. Ce processus a légitimé et renforcé les aspirations placées dans l'école. Ainsi, de larges couches de la population salariée ont incité leurs propres enfants à entreprendre des études, dans l'espoir d'améliorer ainsi leurs perspectives professionnelles et sociales.

Vers plus d'inégalités

Cette demande accrue d'école s'est heurtée à la structure inégalitaire de la société. De nombreuses analyses ont été consacrées à ce phénomène au cours des trois dernières décennies. Nous nous contenterons de rappeler quelques-unes de leurs conclusions, qui restent encore valables aujourd'hui. La reproduction sociale s'exprime notamment par le biais de la sélection scolaire, qui repose bien plus sur des critères sociaux que sur de prétendues "aptitudes individuelles". En particulier, elle dépend de savoirs et de savoir-faire, ainsi que d'une capacité à s'adapter au fonctionnement de l'école et aux normes qu'elle véhicule, qui sont étroitement liés au niveau culturel et social du milieu familial d'origine. Pour sortir gagnant du jeu scolaire, il faut avoir à disposition des cartes qui ne sont pas distribuées par l'école mais par la société, par le biais du milieu social d'origine. Par conséquent, si l'école publique n'a pas réussi à combattre "les inégalités sociales", c'est parce qu'elle n'a pas pu, et ne peut pas, échapper complètement aux exigences de la formation sociale capitaliste, en particulier celles visant à reproduire la division sociale du travail. C'est donc bien la réalité sociale inégalitaire qui a fait obstacle à la "démocratisation des études".
L'école, en tant que service public, garde cependant une relative indépendance par rapport aux mécanismes inégalitaires de la société, du point de vue de son accessibilité, de sa structure de fonctionnement et du contenu de ses enseignements. Les discours des théoriciens néo-libéraux visent précisément à restreindre fortement ces espaces d'indépendance. C'est ainsi que, depuis quelques années, on assiste à une remise en cause des acquis, certes partiels, de la période antérieure. Le président de la Chambre de Commerce de Bâle, Gaudenz Staehelin, dans l'avant-propos d'une brochure aux accents propagandistes prônant la privatisation de l'école secondaire, affirme qu'une "offensive dans le domaine de la formation" est en cours8.
Cette orientation "néo-libérale" se concentre notamment sur un renforcement de la "contrainte de la sélection", censée rendre plus efficace la formation d'une "élite". Devant l'assemblée des délégués de l'Union suisse du commerce et de l'industrie du 7 septembre 1990, M. Hans Konrad Jucker, délégué du Conseil d'administration d'Alusuisse-Lonza Holding SA, avait donné le ton: "Une interprétation erronée de l'égalité des chances a privé le processus de sélection de sa nécessaire efficacité. Nous devons avoir le courage de nous opposer à cette évolution et de favoriser par tous les moyens la formation d'une élite, même si cela peut paraître non démocratique."9

Les premiers pas d'une contre-réforme

Ces exhortations ont commencé à se traduire en décisions politiques. Ainsi, nous assistons à un renforcement notable de la "sélection par l'argent". Le processus a commencé dans les universités, avec une hausse généralisée des taxes d'inscription qui sont passées, entre 1991 et 1995, d'une moyenne annuelle d'environ 450 francs à 1050 francs10. Dans le canton de Genève, la gratuité des études universitaires pour les étudiants genevois, introduite en 1973, a été abolie en 1995. La nouvelle université qui vient d'ouvrir ses portes au Tessin indique la tendance: l'inscription s'y élève à 4000 francs par année pour les étudiants suisses et à 8000 pour les étrangers. Le recteur de l'Université de Zurich, Heinz Heinrich Schmid, a déclaré: "Il n'y a pas d'autres possibilités que de passer, dans les trois à cinq prochaines années, à des taxes d'inscription de 3000 à 5000 francs."
Il y a encore dix ou quinze ans, le seul fait d'envisager des montants d'inscription aussi élevés aurait soulevé une vague d'indignation. Aujourd'hui, après avoir été amorcées dans les Hautes Ecoles, ces mesures s'élargissent au secteur secondaire. Dans le canton de Vaud, par exemple, le montant de la taxe d'inscription au gymnase (secondaire supérieur) a doublé (de 720 à 1440 francs par année) en 1993. Dans le canton de Zurich, l'opération de coupes budgétaires, élégamment nommée "Effort-Folgeprogramm", vient de se concrétiser par la remise en cause de la gratuité des études secondaires supérieures, avec l'introduction d'une taxe annuelle de 800 francs. Dans le canton de Soleure, par contre, une proposition gouvernementale d'introduire une taxe dans les gymnases de 300 francs a été rejetée en votation populaire fin septembre 1996.
Ces introductions ou hausses des taxes ont lieu dans un contexte où, faut-il le rappeler, les frais engendrés par les études (transports, matériel, alimentation) sont aussi en augmentation, alors que le niveau de vie d'une grande partie des salarié(e)s est en baisse et que l'allocation de bourses d'études devient de plus en plus restrictive. L'Office fédéral de la statistique signale à ce propos que "les cantons ont consacré en 1992, comparé à l'ensemble de leurs dépenses en faveur de la formation, près d'un tiers de moins pour les bourses qu'en 1980"11.
De même, la notation est utilisée de plus en plus en tant qu'instrument d'élimination, et non pas comme moyen de vérifier la transmission des connaissances et d'améliorer le processus d'apprentissage. Le gouvernement tessinois, par exemple, vient de proposer des mesures permettant de restreindre l'accès au gymnase. Un élève devra désormais avoir une moyenne de 4,65 (sur une échelle de 6) au lieu de 4, et devra avoir terminé partout dans le niveau le plus élevé (dans le système secondaire inférieur tessinois, les branches principales sont divisés en deux niveaux). Ces mesures impliquent un durcissement considérable des conditions d'accès à la voie de baccalauréat. Elles sont révélatrices d'un changement majeur dans un canton dont le système scolaire était généralement considéré comme l'un des plus progressistes de Suisse.
Dans le primaire et le secondaire, les politiques d'austérité tendent à augmenter le nombre d'élèves par classe et suscitent la remise en cause de certains acquis pédagogiques. Aussi dans les Hautes Ecoles, la volonté d'introduire un numerus clausus traduit la dynamique d'accroissement de la sélectivité des études.
Ce processus est étroitement lié à un élargissement qualitatif de la présence de mécanismes propres à la logique marchande au sein du système scolaire. Au-delà des déclarations propagandistes (pour le moment) de Straubhaar et Winz ou de la Chambre de Commerce de Bâle, une option semble s'imposer: différencier l'école obligatoire de la formation supérieure, en renforçant la présence du marché dans cette dernière. Les déclarations visant à mettre sur un pied d'égalité les écoles publiques et privées se multiplient et, au sein du système universitaire, la mise en place de cours financés par les entreprises privées, se substituant aux collectivités publiques, se renforce. Cela ne pourra qu'amener, à terme, à un contrôle encore plus important des privés sur l'enseignement et la recherche.
"L'offensive dans le domaine de la formation" dont parle le président de la Chambre de Commerce de Bâle n'est donc pas qu'une figure de rhétorique. Il n'est dès lors pas surprenant de voir que depuis quelques années les effectifs des Hautes Ecoles ont commencé à baisser. En 1993, pour la première fois depuis près de trente ans, le nombre d'étudiants inscrits dans les Hautes Ecoles a stagné par rapport à l'année précédente. Il a depuis lors diminué, passant de 91'000 en 1992 à 88'200 en 199512. Alors même que la crise économique et le développement du chômage renforcent la demande d'école, et que l'exercice d'une citoyenneté consciente nécessite plus que jamais une formation large et solide, les orientations de l'actuelle politique scolaire contrecarrent encore plus ces aspirations.


NOTES

1. Il s'agit du "Programme National de Recherche 33".
2. Thomas Straubhaar et Manfred Winz, Reform des Bildungswesens, Bern-Stuttgart-Wien, Verlag Paul Haupt, 1992, pp. 137-138.
3. Le système de formation en Suisse se divise en trois degrés: la scolarité obligatoire (école primaire et école secondaire inférieure), la formation secondaire II (écoles préparant à la maturité, écoles du degré diplôme, écoles préparant aux professions de l'enseignement et formation professionnelle) et la formation supérieure (les Hautes Ecoles, avec notamment les sept universités et les deux Ecoles polytechniques fédérales, ainsi que la formation professionnelle supérieure, avec par exemple les écoles techniques spécialisées ou les écoles supérieures de cadres pour l'économie et l'administration).
4. OCDE, Regards sur l'éducation. Les indicateurs de l'OCDE, Paris, OCDE, 1993, p. 126. Ces données doivent être maniées avec prudence, car elles ne tiennent pas compte des différences, parfois sensibles, entre les formations supérieures des divers pays.
5. Henri Briant, La situation socio-économique des étudiants de l'UNIL, Lausanne, FAE-IGUL-IRI, 1994.
6. La scolarisation des 16-25 ans en Suisse est proche du taux français (voir l'article de A. Bihr et R. Pfefferkorn, pp. 34-38). Cela peut surprendre. Il faut savoir que le taux suisse comprend également les jeunes qui ne sont que partiellement à l'école, c'est-à-dire près de 70% des jeunes du degré secondaire. Il s'agit de tous ceux qui suivent une formation professionnelle (travail en entreprise combiné avec des cours généraux à l'école de un ou deux jours par semaine). L'écart énorme entre les taux de bacheliers français (80%) et suisses (14%) montre bien le fossé que dissimule l'apparente similitude des taux de scolarisation.
7. Toutes ces données proviennent de l'Office fédéral de la statistique (OFS).
8. Avant-propos à la brochure publiée par la Chambre du Commerce de Bâle-Ville, Mehr Freiheit im Basler Schulsystem, Schriftenreihe der Basler Handelskammerno 27, juin 1995, p. 5.
9. Vorort, No 54, octobre 1990, p. 17.
10. Chiffres fournis par l'Union nationale des étudiants de Suisse.
11. OFS, Les indicateurs de l'enseignement en Suisse, 1995, p. 84. Les données de 1992 sont les dernières disponibles.
12. Chiffres publiés par l'OFS.

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16 décembre 1996