
Apprendre à apprendre?
La proposition de développement d'écoles spécifiques, adaptées aux classes défavorisées, avec des méthodes pédagogiques propres prend de l'ampleur. Elle part du constat qu'un grand nombre d'enfants subissent des échecs dans le cadre de l'école normale et qu'il est nécessaire de mettre au point des méthodes pédagogiques particulièrement adaptées. Mais que fait-on dans ces écoles?
Une première réponse consiste à leur proposer des remises à niveau où ils font à nouveau le parcours scolaire dans lequel ils ont précédemment échoué. Cela ne peut pas marcher.
Il y a une deuxième réponse dont le coeur "méthodologique" part de l'idée: nous ne sommes pas arrivés à apprendre des choses à ces adolescents, dès lors nous allons leur "apprendre à apprendre". Idée séduisante, mais souvent creuse. Je défends le point de vue qu'on ne peut pas apprendre à apprendre dans l'abstrait: l'examen des processus d'apprentissage montre qu'on apprend toujours "quelque chose". Cette méthode aboutit à abandonner la raison même pour laquelle ces jeunes doivent être scolarisés.
Ce qu'il faut trouver, ce sont des voies pédagogiques autres pour ces groupes de jeunes, mais une voie qui n'abandonne pas l'idée qu'il faut rétablir un rapport aux savoirs. Les enquêtes montrent que ceux qui, bien qu'issus de milieux populaires, réussissent à l'école sont ceux qui investissent l'école sous l'angle de relations spécifiques, particulières à des savoirs précis.
Charlot, Bautier et Rochex ont montré qu'une vision très utilitaire à l'école ("je dois y travailler pour avoir plus tard un métier et pouvoir fonder une famille"), typique de certains comportements populaires est fortement correlée aux difficultés scolaires. S'en sortent un peu mieux ceux (celles en fait, car ce sont surtout des filles) qui y voient un centre de socialisation ("j'apprends la politesse, je m'y fais des copines"), mais les difficultés sont massives en début de lycée. Parmi les enfants très "défavorisés", ceux qui s'en sortent scolairement (et il y en a quand même) sont plutôt ceux qui traitent l'école à partir de ses enjeux profonds ("j'aimais l'histoire, mais je détestais les mathématiques; la rédaction et le résumé de texte, ça va; mais la poésie...").


16 décembre 1996