
Le renversement, aujourd'hui, est complet. Tout ce qui, par le passé, était censé participer au progrès est présenté comme un chapelet de maux pour la société. La pensée et la politique des néo-libéraux s'attaquent à des mécanismes économiques, sociaux, politiques propres à la période antérieure. "Politique d'austérité" résume le dessein. Une de ses dimensions échappe souvent à l'attention. Prenons l'exemple d'un syndicat prônant une défense active des salarié(e)s ou d'une association de locataires. Les voilà classés, sans droit de recours, dans la catégorie des champions d'"intérêts corporatistes", et non pas légitimes comme généraux.
Car l'intérêt général, selon les canons néo-libéraux, ne saurait être mieux exposé et matérialisé que par des élites éclairées. Sur le mode de la "rhétorique réactionnaire", décortiquée par A. Hirschman, les revendications des non-privilégiés sont considérées comme ayant un "effet pervers". Rappelez-vous les arguments utilisés contre l'application de la loi ayant trait à l'égalité hommes-femmes: elle ne pourrait que mettre des femmes à l'écart du marché du travail, car "elles coûteraient trop cher". C'est faux. Et si cela était vrai, ne faudrait-il pas en tirer une conclusion sur la signification sociale et éthique des "impératifs" de cette économie?
Le modèle néo-libéral instaure la suprématie de trois formes qui ont prétention de normes universelles: le marché débarrassé de toute contrainte; une démocratie étroitement parlementaire; un Etat immergé dans le marché, auquel il délègue ses tâches (privatisations, y compris de la sécurité sociale) et dont il intériorise les critères (New Public Management). Une logique politico-sociale se profile. La démocratie devrait être enfermée dans le parlement, où la "classe politique" débat, sans décider d'ailleurs sur l'essentiel.
Avec les droits qu'il suppose et surtout pourrait stimuler (droits au travail, à la formation, à l'égalité...), l'Etat social pervertirait le jeu démocratique, parce qu'il distord le fonctionnement libre du marché. L'émancipation sous forme d'extension des droits des citoyens-citoyennes et du salariat entre en conflit avec l'émancipation du marché, bien suprême. Dans cette optique, vouloir imposer aux vrais détenteurs du pouvoir économique ne serait-ce qu'un supplément d'impôts - pour redistribuer un peu la richesse - reviendrait à porter atteinte à leur liberté, donc à "la" liberté. En effet, ces puissants sont censés "agir" le marché et ainsi nourrir la démocratie. Ils prétendent définir, par leurs "performances", la norme de l'humain épanoui et de la civilisation.
Une fois dissipée la crainte de cerner la dynamique implacable de la "restauration néo-libérale", s'impose l'obligation d'invention et de lucidité, consubstantielle à tout acte de résistance.
Charles-André Udry

