
Manque à voler...
"Une croisade anti-alémanique? Non, un combat pour Cointrin". Le ton est rectifié, mais quel est l'objet du débat? Pour un esprit avisé, deux interrogations surgissent après la concentration des vols intercontinentaux de Swissair sur Kloten. La première. Ne s'inscrit-elle pas dans un champ beaucoup plus large que le pré helvético-suisse? La seconde. Pourquoi les prosélytes de la libéralisation outrancière s'émeuvent-ils des décisions de Swissair? L'image de l'arroseur arrosé s'impose.
Dans les transports aériens, la mondialisation productive déploie ses effets. Le possible mariage entre Boeing et Mc Donnel Douglas a été annoncé. Ces deux constructeurs contrôlent 100% du marché des avions commerciaux aux Etats-Unis et quelque 84% du marché mondial. Un tel rapprochement "serait un test acide pour notre législation antitrust" (International Herald Tribune, 17 novembre 1995). Vive les monopoles... privés.
Or, il y a un lien étroit entre ces fusions et la réorganisation du réseau des compagnies aériennes. Ainsi, lorsque les Singapour Airlines commandent 77 Boeing-777, le résultat est net: en 1995 Boeing Corp dispose de 283 commandes fermes, contre 83 pour Airbus.
Suite aux décisions politiques des gouvernements de l'Union européenne, le ciel de chaque pays de l'UE est ouvert aux diverses compagnies nationales, depuis 1996. Parallèlement, la IATA (International Air Transport Association) décide que, dans les années à venir, seuls 36 hubs - des aéroports internationaux certifiés - s'imposeront mondialement. Ainsi, les compagnies sont "devant une concurrence des plus brutales", selon les termes du patron de la Lufthansa, Jürgen Weber (Die Zeit, 17 mai 1996). Ses pronostics sont raides. En Europe existeront trois conglomérats, au mieux. Un autour de Lufthansa; un autre autour de British Airways et, peut-être, un dernier autour de KLM. Il a oublié que Swissair veut faire "partie du trio de tête des compagnies aériennes européennes, aussi bien du point de vue de la taille que de la rentabilité" (Journal de Genève, 8 novembre 1995). J. Weber voit-il déjà Swissair dans son giron?
Philippe Bruggisser, patron de Swissair, lui, a un objectif: combiner de façon rentable les "facteurs de production". Pour cela, il doit: filialiser des secteurs (transport, services...); réduire emplois et salaires; mettre au pas les employés de Sabena (voir page 4); concentrer l'effort sur Kloten, Bruxelles, Vienne.
Swissair n'a plus à s'occuper de l'aménagement du territoire en Suisse, des relations entre Palexpo et Cointrin. Genève n'a pas sa place dans les 36 hubs de IATA. Swissair le sait. Dans un futur pas trop lointain, Bruggisser pourrait même choisir Bruxelles ou Frankfurt.
Dans ce climat, l'emblème national d'une compagnie sert pour le marketing. Finie l'époque où le Conseil fédéral appuyait Swissair pour obtenir des droits d'atterrissage dans le monde. Le monde a changé.
Le Conseil fédéral a décidé que Swissair ne disposerait plus du monopole légal sur Cointrin. L'air débonnaire, il s'adapte, en réalité, à l'orientation de la direction de Swissair et de l'UE. Ceux qui centrent leur réflexion sur le "ciel ouvert genevois" - avec ce que cela impliquerait "d'efforts d'attraction" dans un marché saturé - se taisent sur la logique de dumping qu'il induit. Les faux frais en seraient payés par la population de Genève, les salariés de l'aéroport et des compagnies aériennes, sans parler de l'aménagement urbain et régional.
Dès lors, pourquoi taire une question? L'essentiel de la population suisse, qu'elle soit romande ou alémanique, est dépossédée du pouvoir de décision sur de tels sujets. L'Exécutif fédéral comme ceux d'Europe votent les mesures de déréglementation réclamées par des compagnies. C'est tout.
En conclusion: les décisions d'un élu ont moins d'impact sur la société que celles prises par l'entreprise Swissair ou par Novartis. Pourtant, l'élu, chaque quatre ans, formellement, doit rendre des comptes. L'affaire Cointrin-Swissair pointe un problème épineux: quel contrôle la dite société civile - dans ses divers espaces géographiques, institutionnels et associatifs - pourrait-elle avoir sur ce genre de choix stratégiques socio-économiques, aux implications multiples? L'appropriation privée de grands groupes peut-elle ôter à la société son pouvoir politique, au sens plein du terme? Etre réaliste, dans ce monde, c'est voir plus loin que le manque à voler de Cointrin.Charles-André Udry


24 juin 1996