Page2

Solution solidaire?

Le changement politique est nécessaire. Il est urgent. L'audace et les projets manquent. Tous les jours, ces incantations remplissent les colonnes de la presse.Une étrange césure existe entre ces déclarations politiques et le discours social. Sur ce plan, la modernité consiste à s'adapter à "l'état des choses", à une "société où le travail se fait rare". L'audace, ici, réside dans l'accoutumance, nommée "capacité d'adaptation"!

Surtout ne posez pas la question: pourquoi ce qui était possible il y a 25 ans ne l'est plus aujourd'hui? Par définition, ce que l'économie ne peut plus offrir - le plein emploi par exemple - est une pièce d'antiquaire. Cela ne se démontre pas; cela tombe sous le sens.
Ainsi, celui qui avait appris à travailler consciencieusement, à être fidèle à son employeur toute sa vie, attendant avec patience une amélioration de l'AVS, représentait le prototype du bon travailleur suisse. L'ennemi public était le fainéant, faisant des petits boulots, changeant souvent d'emploi.
Mais le monde a changé. Le citoyen moderne va travailler parfois beaucoup et parfois beaucoup moins. Le temps partiel, voilà une forme d'engagement social qui n'a rien à voir avec la fainéantise du passé. C'est la réponse souple aux exigences de "l'entreprise citoyenne". Celle qui dessine le nouveau prototype du citoyen et de la citoyenne responsable économiquement et socialement.
Dans ce processus d'acclimatation, "l'agence d'emplois intérimaires" - dont les chiffres d'affaires ont augmenté de quelque 80% entre 1994 et 1995 - devient le maître d'éducation civico-sociale du salarié en voie de modernisation. En effet, cette agence ne remet-elle pas à l'ordre du jour la vraie nature du travail: une marchandise utilisable durant une période donnée, bien spécifique, répondant aux impératifs de sa rentabilisation optimale?

Face à cette pression, non pas des arguments, mais de la marée du chômage, une proposition se répand. Son but: créer un "secteur d'emplois protégés" (associations, coopératives), qui échapperait aux impératifs de l'économie privée et du secteur public "sclérosé". Son attrait est d'autant plus fort qu'il se nourrit d'un constat bien réel: l'existence d'un nombre croissant de besoins. Ils sont peu pris en compte par le secteur privé et par les services publics, soumis à l'austérité budgétaire. Donc, une demande sociale existe, mais elle ne peut se concrétiser par manque de solvabilité. Le "troisième secteur", "l'économie solidaire" va y répondre.
Face à de tels projets, quelques interrogations. Tout d'abord, ne glisse-t-on pas lentement du terrain du droit - du droit à travailler tout en élargissant la sphère de ses droits dans le travail (santé, horaire, etc.) - vers celui d'une aide camouflée, au moment même où la droite veut remplacer les droits sociaux par des assistances conditionnelles? Ensuite, combien d'emplois au total peuvent être créés dans cette "économie solidaire" et de quels types? L'espace donné à ce "troisième secteur" est délimité, nécessairement, par deux frontières. La première: la pression sur le service public pour qu'il se décharge sur ce "troisième secteur" d'une partie de ses tâches, à moindre coût, ce qui lui permet aussi de contenir les salaires. Sous-traitance et "out-sourcing" créeront peut-être des emplois, mais fort proches de ceux d'un secteur privé sous-payé. Le "troisième secteur" pourrait devenir la béquille bon marché d'un service public amputé. La seconde: son extension est liée à la capacité de personnes aisées à acheter des services. "L'économie solidaire" risque alors de prospérer sur l'inégalité croissante du système. En fait, combien de nettoyeuses portugaises en Suisse, commençant leur seconde journée après 18 heures, forment déjà un "troisième secteur".

Certes, le "troisième secteur" indique, conjointement, une volonté d'insertion sociale et une demande effective. Mais ne serait-il pas préférable - quitte à refuser l'idéologie de l'accoutumance et à revaloriser la créativité sociale conflictuelle - de remettre au centre des tâches d'un service public, certes réorganisé, la satisfaction des besoins et des droits égaux des usagers, des salariés et des chômeurs? Les intimidations des "modernistes" - en fait de ceux qui régressent de concert avec la régression sociale - ne doivent pas empêcher l'audace anti-moderniste d'une pensée sociétale.

Charles-André Udry


Page2Up
27 septembre 1996