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Double langage

On comprend bien maintenant comment fonctionne le langage allusif d'un Le Pen, et les journalistes, du moins certains, ont commencé à réfléchir au problème que cela posait. Pourquoi ne pas étendre ce salutaire esprit critique au discours économique?
Pierre Bourdieu, dans une remarquable tribune parue dans Libération du 25 octobre, analyse de ce point de vue un entretien du président de la Bundesbank (banque centrale allemande), Hans Tietmeyer, au quotidien Le Monde.
Ce décorticage est un régal. Il commence par mettre à nu cette figure de style des puissants qui consiste à parler en disant "nous". Exemple: "Une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons un effort de flexibilité sur le marché du travail". Cette phrase, souligne Bourdieu, relève du double langage; on pourrait même parler de message subliminal. Pour s'en rendre compte, il suffit de remplacer marché du travail par marchés financiers et de mesurer la véritable "incongruité" de la nouvelle proposition obtenue. "C'est bien aux travailleurs, et à eux seuls" qu'est demandé cet effort de flexibilité. Bref, c'est "Tu me donnes ta montre et je te donne l'heure".

Pourtant, cet effet rhétorique passe relativement inaperçu et l'intervieweur l'accepte sans broncher, parce que la "pensée Tietmeyer" se déploie sur un terrain bien préparé par les boîtes à idées des dominants, ces think tanks "suscités et abondamment financés par des agences américaines". Cette production idéologique de masse a popularisé et imposé une série de mots qui se trouvent dans toutes les bouches: "croissance durable, confiance des investisseurs, budgets publics, systèmes de protection sociale, rigidités, marchés du travail, flexibilité, mais aussi globalisation, flexibilisation, baisse des taux, compétitivité, productivité, dérégulation, etc., etc.".
Bourdieu ne sombre pas pour autant dans un anti-économisme primaire. Il s'attache plutôt à montrer que la pensée Tietmeyer est une nouvelle forme d'économisme affirmant, comme le pire des marxismes, le "primat des forces productives" et prêchant, car il s'agit de foi, la soumission à une sorte d'animisme capitaliste.
Le sociologue esquisse ensuite le portrait de l'idéal humain du néolibéralisme, celui du "manager surmené, calculateur et carriériste, qui peut à l'occasion tenir des discours bien pensants sur la "perte du lien social" et la solitude des "exclus", et habiller d'euphémismes ("plan social" pour débauchage massif, "forces vives" pour patronat, "dérégulation" pour capitalisme sauvage) une politique tendant entre autres conséquences à détruire une civilisation, celle qui est associé à l'émergence de l'Etat, cette idée résolument moderne".

L e discours dominant, profondément conservateur, fonctionne comme un "délire bien fondé", comme le disait Durkheim à propos de la religion. Les incroyants ne doivent pas, cependant, se contenter de hausser les épaules, d'autant plus qu'il est au fond assez facile de réfuter ce discours. Pour ce qui est, par exemple, de la "globalisation", Bourdieu objecte que "les trois quarts des échanges européens sont circonscrits aux limites de l'Europe et que les plus redoutables concurrents des travailleurs des différents pays européens sont les travailleurs des autres pays européens, le danger principal pour leurs acquis sociaux pouvant venir d'un dumping social tendant à les aligner sur les plus défavorisés d'entre eux, et aussi de l'unification des marchés financiers, qui tend à réduire les marges de liberté laissées aux Etats nationaux, donc aux politiques sociales que les travailleurs peuvent leur arracher". Belle réponse qui permet d'échapper à une fausse alternative, "celle du vrai nationalisme et du faux internationalisme, masquant un véritable impérialisme".
Il existe donc un espace pour la définition d'un autre projet, visant à instaurer un nouveau Welfare State au niveau européen. Rien ne s'y oppose fondamentalement, sinon ceux qui disent "nous" à notre place.

Michel Husson


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16 décembre 1996