
L'hégémonie de la pensée néo-libérale et la vigueur de sa mise en pratique sont des données de cette fin de siècle.
Cette suprématie ne s'est pas imposée en un jour. Pour en comprendre la genèse, il faut parcourir deux "cycles historiques". Le premier relève d'une longue "bataille" d'idées. En juin 1938, à Paris, se tient, sans éclat, une conférence qui discute de la "crise du libéralisme". Elle se déroule à l'Institut international de la coopération intellectuelle et elle est convoquée par le professeur français Louis Rougier. Le livre de l'essayiste américain Walter Lippmann, The Good Society, publié en 1937, constitue la référence de ce colloque.
Lippmann y dénonce la poussée du "collectivisme". Selon lui, il s'incarne aussi bien dans les régimes fascistes, nationaux-socialistes et staliniens que dans le "New Deal" aux Etats-Unis ou dans les progrès du keynésianisme (la doctrine de J. M. Keynes) en Grande-Bretagne, ou encore dans le "planisme" (plans pour le plein emploi) des partis socialistes.
Pour Lippmann, le "collectivisme" forme la "pensée unique" de cette époque. Classer ainsi l'ensemble de ces courants socio-économiques et politiques si différents sous une seule formule, le "collectivisme", démontre un manque de pertinence aisé à démasquer. Cela devrait d'ailleurs attirer l'attention de quelques utilisateurs, un peu rapides, du terme de "pensée unique", aujourd'hui.
Dès 1938 commence donc une bataille idéologique contre le "collectivisme" et pour une réhabilitation du "libéralisme économique". A la conférence de Paris, on rencontre Ludwig von Mises, alors enseignant à l'Institut d'études internationales à Genève, ainsi que son ami Friedrich A. von Hayek de la London School of Economics. Ces deux économistes se retrouveront, en 1947, au Mont-Pèlerin, au-dessus de Vevey, pour relancer leur lutte idéologique néo-libérale en fondant la Mont-Pèlerin Society (MPS). Cette dernière vient de tenir ses dernières assises à Vienne sur le thème "Quand l'Etat évince la morale" (NZZ, 18 septembre 1996).
Un cycle socio-économique, de façon décalée, s'articule à celui du combat des idées. Si les "collectivismes" traduisaient des réponses, fort différentes, à la forte commotion du capitalisme de l'entre-deux-guerres et ont trouvé certains prolongements dans l'après-guerre, le néo-libéralisme présent a gagné ses titres au pouvoir après l'éclatement d'une onde longue dépressive dans l'ensemble des économies capitalistes avancées et l'implosion des économies de "commandement administratif central".
Ce dossier vise à rendre intelligibles ces deux grands mouvements, dans leurs développements concrets comme dans la logique de quelques-unes de leurs idées-forces.

