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La conception usuelle de la prévention centrée sur les facteurs de risqueset les normes met souvent les syndicalistes en porte-à-faux avec leurscollègues

Lors d'un stage de Comités d'hygiène et de sécurité, un délégué nous araconté qu'il se trouvait en conflit avec les travailleurs sur le respectdes normes. Pour comprendre, nous lui avons demandé d'expliquer lasituation. En gros il nous a dit: «Nous travaillons dans une entreprise depeinture et nous faisons des ravalements de façades. Une équipe sur unéchafaudage volant (une nacelle accrochée à la toiture avec des cordes)fait le gros des murs (la tapisserie), puis une équipe de finisseurs vientpour peindre les tableaux des fenêtres. Ces finisseurs peignent del'intérieur et non pas à partir d'échafaudages. Parfois, pour peindre lehaut des fenêtres, ils se mettent debout sur l'appui." Puis ce délégué nousexplique qu'un de ses collègues s'est tué en tombant sur une verrière d'unepetite cour intérieure. Il en a immédiatement discuté avec son patron quilui a dit: "Que proposez-vous?" Il lui a rétorqué: "Vous pourriez au moinsleur acheter une ceinture de sécurité!" Le patron est d'accord et desceintures sont distribuées au personnel concerné. Lorsque ce délégué passepour voir si ces ceintures sont utilisées, il constate qu'elles sontlaissées de côté. Sa réaction face à ses collègues: "Pourquoi nemettez-vous pas la ceinture, je me suis bagarré pour les obtenir, vousvoulez finir comme le copain?" Les réponses fusent: "Tu nous casses lespieds, on n'a jamais travaillé avec ça, on n'est pas des chiens pourtravailler attachés."

Un jour, un gars lui dit: "Ta ceinture, tu veux que je l'arrime où? Auradiateur, au pied du lit de la vieille?" A ce moment, le délégué réalisequ'il y a un problème. Il rediscute avec l'employeur et lui dit: "Cetteceinture, c'est bien, mais comment l'attacher de manière sûre et sansqu'elle gêne, car sinon cela peut même être plus dangereux ou alors lesgars ne la mettent pas." Le patron, à partir de cette remarque, va discuteret un dispositif avec un vérin, qui s'insère dans la partie fixe de lafenêtre, est mis au point, en tenant compte de l'expérience des couvreursde toits. Le dispositif est ingénieux, pas lourd, flexible. Toutefois, ledélégué constate que les ceintures ne sont toujours pas utilisées. Il estdésespéré, il se trouve face aux mêmes réactions hostiles de ses collègues.

Dans une telle situation d'impasse, l'ensemble de l'organisation du travailde ravalement de la façade doit être discuté. C'est ce qui a eu lieu lorsde ce stage. Après un examen des séquences de travail, la conclusionapparaît évidente: il fallait mettre fin à la division entre ceux faisantle travail de tapisserie et les finisseurs. Ainsi tout le monde pourraittravailler avec des échafaudages. Une fois cette proposition émise, ledélégué nous dit: "Là, c'est une autre histoire! Il existe une querelleentre les deux équipes. Le patron paie plus l'équipe qui fait rapidement legros du boulot, qui aligne les mètres carrés et qui rapporte plus àl'entreprise. Par contre, les finisseurs, qui doivent faire attention à lamoquette, qui font un boulot minutieux, gagnent moins, alors qu'ils ontl'impression de faire un travail plus délicat."

On voit comment un problème de prévention des accidents renvoie à celui dela division du travail, avec sa dimension salariale; une division dutravail qui est aussi une division des salariés. Cette division estconstruite, elle n'est pas naturelle. Ce délégué ne la saisissait peut-êtrepas et pour cela ne la remettait pas en cause. En cantonnant un problème desécurité dans les limites de cette division du travail, qui était imposéesans argumentation, il se trouvait prisonnier et partie prenante de ladivision conflictuelle entre les salariés.


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24 février 1997