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Evolutions technologiques, densité du travail,
contraintes temporelles.

La dictature du temps

entretien avec Serge Volkoff*

* Statisticien, directeur du CREAPT (Centre de rechercheset d'études sur l'âge et les populations au travail), membre du comité derédaction de la revue Santé et Travail. Il a notamment publié avecJ.-C. Marquié et D. Paumes, Le Travail au fil de l'âge, Ed. Octarès,Toulouse 1995; avec A. Touranchet et F. Derriennic, Age, travail,santé. Etudes sur les salariés âgés de 37 à 52 ans, Inserm,Paris 1996. En collaboration avec Michel Gollac, il vient de publier dansActes de la recherche en sciences sociales - revue dirigée parPierre Bourdieu, No. 114, septembre 1996 -, un article intitulé "Citius,altius, fortius. L'intensification du travail" ("Plus vite, plus haut, plusfort", devise des Jeux Olympiques).


"Nous assistons à une généralisation de la chaîne de Ford. Toutes lesentreprises s'enchaînent dans la contrainte de temps. L'aval tire, l'amontpousse. Et si vous avez un problème, vous êtes stigmatisé comme celui qui arompu le flux." C'est en ces termes que Pierre Veltz, directeur duLaboratoire "Techniques, territoires et sociétés" du CNRS (Centre nationalde la recheche scientifique en France) caractérise le fonctionnement qui,de plus en plus, se généralise à tous les secteurs économiques.

Serge Volkoff, en s'appuyant sur des enquêtes statistiques sur le travaileffectuées en France, explique la persistance des pénibilités et lesdifficultés ressenties par les salarié(e)s en raison de l'intensificationdu travail. Il démontre comment les nouvelles organisations du système deproduction impliquent une véritable mise sous tension des hommes et desfemmes au travail, avec ses conséquences sur leur santé et leur qualité devie. Il éclaire aussi le sens de l'appel au "participatif" dans cecontexte.

D ans beaucoup de pays d'Europe, l'ampleur du chômage semble avoir rejetéla qualité de vie au travail au second plan des préoccupations du mouvementsyndical et des forces se réclamant de la gauche. Or vos études sur lesprocès de travail vous conduisent à souligner la gravité de la situation.

S. Volkoff - En effet, le premier point sur lequel j'aimeraisinsister, qui est sous-estimé dans le débat social présent, c'est lagravité des questions relevant des conditions de travail et de santé dansl'activité professionnelle.

Pour démontrer cela, je choisirai une donnée peu souvent utilisée et dontles liens avec le travail ne sont pas forcément évidents. Je faisréférence, ici, aux indices de mortalité différentielle. En France, lesprobabilités de décès entre 35 et 60 ans sont extrêmement différentes selonles catégories sociales. Dans le cadre d'une amélioration à long terme pourl'ensemble de la population - c'est-à-dire que ces probabilités baissent aucours des ans - on constate plutôt une extension des écarts entre lescatégories sociales. La situation s'améliore pour tout le monde, maisl'amélioration est nettement plus sensible pour les cadres supérieurs oules professions libérales que pour les ouvriers qui se trouvent au bas del'échelle des qualifications ou pour les manoeuvres.

Lorsqu'on se trouve face à de telles données, on a tendance à se direqu'elles traduisent bien d'autres facteurs que le travail. Or, il existedes données plus fines - issues d'analyses de mortalité différentielle ausein même de la catégorie des ouvriers - qui permettent de constater queles écarts de mortalité entre un plombier (qui connaît le taux de mortalitéle plus élevé) et un outilleur (celui qui fabrique des outillages, parexemple pour une fraiseuse, un tour, etc.) sont quasiment du même ordre queceux existant entre un outilleur et un ingénieur. Dans la mesure où ils'agit de deux populations - le plombier et l'outilleur - qui ont à peuprès le même niveau de revenus, qui connaissent plus ou moins les mêmesconditions de vie, on est conduit à établir un lien de causalité fort entreles conditions de travail et la mortalité. Si tout n'est pas rose dans lavie d'un outilleur, les particularités du travail d'un plombier font queson activité professionnelle est beaucoup plus dangereuse pour sa santé.

Des études encore plus serrées ont été effectuées à l'intérieur d'une mêmeprofession. Je prendrai l'exemple des imprimeries de presse de la régionparisienne. On a constaté que, d'un métier à l'autre dans une imprimerie,par exemple entre les rotativistes et les clicheurs (les personnes qui fontles plaques pour l'impression), entre les clicheurs et les compositeurs, ontrouvait des écarts d'espérance de vie atteignant une, deux ou trois annéesen moyenne. C'est un indice net de différence dans l'état de santé. Dans lamesure où ce sont des personnes en provenance d'un même milieuprofessionnel et ayant un mode de vie ainsi qu'un accès aux soinsidentiques, et comme par ailleurs on connaît les caractéristiques de leurtravail respectif, une corrélation pointue peut être établie entreprobabilité de mortalité et conditions de travail. Ainsi, le travail desrotativistes de presse, tout au long de leur vie professionnelle, impliquedavantage d'horaires de nuit, d'expositions au bruit et à certains toxiquesque pour les autres salariés de l'imprimerie. Ces expositions, évidemment,ne déclenchent pas une mort brutale ou ne débouchent pas très souvent surdes accidents du travail ou même sur un syndrome pathologique brutal. Maiselles provoquent une sorte d'usure générale, rendant plus probable lasurvenue de certaines maladies et une mort plus précoce.

Dès lors, lorsqu'on parle de conditions de santé au travail, en cette finde XXe siècle, on fait référence à un problème grave, cela d'autant plus sil'on admet que la santé ne se réduit pas à la non-maladie. La peur,l'inconfort, l'ennui, les multiples formes de fatigue que le travail peutprovoquer ou renforcer doivent être aussi considérés comme des atteintes àla santé, au même titre que des pathologies diagnosticables.

Dans vos études, vous soulignez la persistance de nuisancesprofessionnelles "classiques".

S. Volkoff - Effectivement, on peut s'étonner qu'à "l'ère desnouvelles technologies" de telles atteintes à la santé, le travail nocif,le travail pénible persistent. Cette persistance peut s'expliquer parplusieurs facteurs.

Le premier: les effets du travail sur la santé sont partiellement différés.Autrement dit, une personne est exposée durant une longue période à unenuisance ou à une contrainte, et c'est après un temps relativement long -ou même après qu'a pris fin l'exposition à ces éléments - que les effetssur la santé commencent à se faire sentir. Le scénario le plus courant estle suivant: de petits troubles de santé vont apparaître au cours del'exposition à ces nuisances, jusqu'à devenir intolérables. La personneexposée va demander de pouvoir échapper à cette nuisance professionnelle(par exemple, un bruit ou un travail trop pénible). Elle peut obtenir gainde cause; toutefois, les atteintes à sa santé laisseront des tracesdurables et parfois irréversibles.

En conséquence, lorsqu'on raisonne sur la santé d'une personne ou d'ungroupe donné, on doit prendre en compte le travail sur une période étenduepour cerner l'état de santé présent. Cela est d'autant plus pertinentlorsqu'on analyse les problèmes de santé de salariés qui ont une longue vieprofessionnelle derrière eux. La durée est donc à intégrer pour cerner lapersistance d'atteintes à la santé par des facteurs traditionnels: produitstoxiques, charges très lourdes à déplacer, très forte intensité sonore,etc.

Un second facteur, qui parfois peut surprendre, réside dans le constatd'une permanence et non pas d'une baisse des indicateurs de conditions detravail pénibles ou potentiellement nocives. En France, une enquêtenationale périodique sur les conditions de travail, effectuée en 1978, en1984 et 1991, est une source précieuse d'informations à ce propos. Lesréponses à des questions comme "Devez-vous rester longtemps debout?","Devez-vous respirer des poussières?", "Devez-vous porter des chargeslourdes, tenir des postures pénibles durant des temps prolongés?"permettent de conclure que, de 1978 à 1984, une certaine stabilitéexistait. Par contre, entre 1984 et 1991, on assiste à une progression deces indicateurs. Par exemple, en 1984, 22% des ouvriers affirment devoirporter des charges lourdes; en 1991, ils sont 32%. Autre exemple, en 1984,25% des ouvriers disent être soumis à des bruits très forts ou très aigus;en 1991, la proportion s'élève à 32%. Pour ce qui a trait au maintienprolongé d'une posture pénible de travail, on retrouve les chiffressuivants: 16% en 1984 et 29% en 1991. La tendance des indicateurs soulignedonc que les enjeux de santé au travail restent fort importants.

Pour quelles raisons assiste-t-on à cette persistance et même à cettecroissance?

S. Volkoff - La réponse n'est pas rudimentaire. Il est impossibled'affirmer qu'il y ait actuellement, en comparaison avec les décenniesprécédentes, un nombre plus grand de postes de travail plus durs en termesd'exigences extrêmes, même au sein de la catégorie des ouvriers d'industriequi est la plus directement concernée.

Des efforts effectifs de prévention ont été mis en oeuvre et beaucoup desnuisances extrêmes (bruit, charges, températures très élevées, etc.) ontdécru. Il y a eu une prise de conscience bénéfique et les effets del'automatisation, de la mécanisation ont de même joué dans certainssecteurs.

De plus, il y a un effet numérique lié au recul des populations exposées àdes situations très nocives à cause du déclin de branches industrielles oùle travail était particulièrement pénible (acier, mines, textile...). Danscertaines régions, cela s'est traduit par les problèmes liés au chômage,mais ils sont d'un autre ordre. Toutefois, sur le plan strict desconditions de travail, ce déclin industriel sectoriel a eu pour conséquencede mettre des salariés à l'abri de certaines contraintes et nuisances.

Mais, parallèlement, une mutation profonde dans l'organisation du travails'est produite. Elle s'est traduite par une croissance, qui concernepresque toutes les catégories de salariés, de la pression temporelle dansle travail. C'est-à-dire la nécessité de travailler dans l'urgence;l'impossibilité de maîtriser soi-même son propre rythme de travail;l'obligation de répondre à plusieurs impératifs de délais parfoisincompatibles; l'exigence de donner des coups d'accélérateur dans letravail à certains moments et sans la possibilité de les anticiper, ce quirend plus difficile la gestion de l'accomplissement des tâches. Cettepression temporelle, sous ses diverses formes (y compris les horaires detravail de plus en plus décalés et bousculés), nourrit pénibilité etcontraintes au travail.

Une série de pathologies liées aux nuisances industrielles traditionnellessont donc en régression. Par exemple, l'exposition au plomb et à la silice- toxiques graves - est en voie nette de recul. Toutefois, l'affaire del'amiante en France indique que ce type de problèmes est encore loin d'êtrerésolu. Les pathologies liées au bruit semblent aussi en régression, grâceà une série de mesures de prévention.

Par contre, on assiste au développement de petites pathologies, trèsinvalidantes, qualifiées de troubles musculo-squelettiques, maladieostéo-articulaire. Ce sont des processus inflammatoires de certaines gainesautour des articulations liés à une hyperutilisation des articulations. Lapersonne doit accomplir des tâches courtes et répétitives de la main et del'avant-bras, avec de fortes contraintes de temps, dans une posture souventinadéquate. Au bout d'un certain temps, des douleurs se déclarent. Elles semanifestent le plus souvent la nuit. De ce fait, certaines sommitésmédicales contestaient le caractère professionnel de ces pathologies.Aujourd'hui, elles sont reconnues en tant que telles. Des incapacitéspeuvent en découler, y compris des exclusions de l'emploi. Or, cespathologies sont liées non pas à la pénibilité en soi ou à la violence del'effort effectué, mais à sa répétition sous une pression de temps trèsforte.

Pourriez-vous expliciter sous forme d'exemples le renforcement de cettepression temporelle et de ses conséquences dans le travail?

S. Volkoff - Prenez un chauffeur, un transporteur routier. Sa cabineest de mieux en mieux conçue, le système de chargement et de déchargement aété fortement amélioré. De ce point de vue, le routier d'aujourd'hui estmieux loti que son collègue d'il y a 15 ou 20 ans. Mais compte tenu, pourfaire image, du zéro stock dans les entreprises, les stocks se trouvent surles routes ou sur les parkings d'usines en train d'attendre dans lescamions. Il en découle que le routier devra réaménager beaucoup plussouvent que par le passé son stock dans sa remorque. Au lieu d'aller à unendroit charger et de se rendre à un autre pour décharger, ses trajets sontplus complexes. Il n'a pas toujours la possibilité d'en prévoir lesséquences. Il est en permanence en lien radio-téléphone avec sa centralequi lui transmet des ordres. Il doit donc déplacer des objets pour avoiraccès à ceux qu'il doit décharger, car l'ordre des livraisons s'estmodifié. Il le fait dans un espace restreint et encombré. Du coup, il estcontraint d'effectuer un nombre bien plus grand de manutentions, à la hâte.On se rend compte ici que ce qui relève des contraintes du temporel, duflux, se traduit par une "mise sous pression" du travail.

Il faut aussi avoir à l'esprit que d'autres salariés avec qui le routierpourrait collaborer lorsqu'il arrive à un lieu de déchargement se trouventsoumis à une contrainte temporelle analogue: ils ne sont pas présents, pasdisponibles, le chariot permettant le transport jusqu'à l'entrepôt estoccupé. Cela pouvait arriver par le passé. Mais, actuellement, "on ne peutplus attendre"; dès lors, le chauffeur va devoir porter des chargeslourdes, sans support matériel ou tout seul. Il y a en quelque sorte unecompensation par le corps des exigences qui s'expriment "du côté de cettehorloge hyperprésente".

Prenons un autre exemple, celui d'infirmières et d'aides-soignantes. Ilexiste de plus en plus de systèmes savamment élaborés pour soulever lesmalades et donc éviter à l'infirmière de devoir déplacer directement desmalades corpulents ou très invalides. Dans le même temps, les contraintestemporelles vont aboutir à ce que l'aide-infirmière ou l'infirmière doivedéplacer vite un malade. Elle n'a pas le temps d'amener le soulève-maladeet donc de l'utiliser si elle veut accomplir correctement l'ensemble destâches dans le laps de temps qui lui est imparti. De fait, elle est obligéede soulever le malade, parfois toute seule parce que sa collègue estoccupée.

En milieu hospitalier, la situation se complique encore plus lorsqu'onconstate que les contraintes de temps empêchent l'accomplissement de tâchesautres que techniques. Les actes techniques médicaux sont faits et sontbien faits, de manière scrupuleuse, par le personnel des hôpitaux. Maistout le registre relationnel, d'environnement, de dialogue, d'explicationaux malades est plus d'une fois sacrifié; et même certains soins de confortdoivent être espacés. Ce n'est pas une règle générale, mais cela apparaîtdans beaucoup de services.

Ainsi, une modification, une distanciation des relations interindividuellesentre le malade et la soignante intervient. Elle peut avoir desimplications y compris dans la manière dont la pénibilité du travail estvécue, à cause du désinvestissement que la soignante peut ressentir face à"l'éloignement du malade", à sa "chosification". Un processus decompensation de la part de l'infirmière peut dès lors s'exprimer dans leregistre des efforts physiques, efforts qui sont investis comme élément dereconstitution de rapports interindividuels, comme réponse à l'effetdestructeur des contraintes de temps dans le registre affectif: soulever lemalade reste parfois une des rares occasions de contact direct avec lui.

Voilà comment la pression temporelle dans d'organisation du travail peutavoir des conséquences très concrètes sur les conditions de travail, C'estla raison pour laquelle de plus en plus de gens sont conduits à se plaindrede la pénibilité accrue de leur activité professionnelle.

Il serait possible d'identifier encore d'autres facteurs. Parmi eux,j'indiquerai l'impératif de polyvalence, qui à première vue semble fortéloigné de la pression au travail. Il peut conduire des salariés àeffectuer des tâches dont ils n'ont pas l'habitude, pour lesquelles ilsn'ont pas le coup de main qui s'acquiert avec l'expérience, qu'ils n'ontpas pu prévoir ni planifier, et qu'ils effectuent en "état d'urgence".

Vous avez fait référence à la persistance de certaines nuisances et à lapression au travail. Comment s'articulent ces tendances dans un contexted'une production que l'on nomme "juste-à-temps", une production placée sousle signe de la souveraineté du client?

S. Volkoff - Dans le champ de l'organisation du travail, une sortede mouvement croisé se développe, dont témoignent à la fois les études enentreprises et les grandes enquêtes évoquées précédemment.

Entre l'industrie et les services, une double contagion est à l'oeuvre. Lescontraintes traditionnelles des postes de travail industriels (des normestrès strictes, l'assujettissement à des cadences automatiques, ledéplacement d'une pièce...) ne reculent pas. Au plan quantitatif, seule uneminorité est concernée (les contraintes du type travail à la chaîne n'onttoujours concerné qu'une minorité de la population ouvrière), mais cetteproportion reste stable.

A ces nuisances professionnelles industrielles "classiques" s'ajoutentet/ou s'articulent des impératifs de flexibilité, de réponse à la demandedu client. Ainsi, le pourcentage d'ouvriers (et non pas le pourcentage desalariés) qui sont assujettis dans leur activité professionnelle à "lademande des clients et du public" - et dont le rythme de travail est dictépar cette demande - connaît une progression importante: de 31% en 1984 à45% en 1991. Depuis, la progression s'est confirmée.

Ces résultats sont le fruit d'une enquête nationale très étendue puisqueportant sur un échantillon de 20'000 salariés. Cette augmentationfoudroyante témoigne d'une modification du fonctionnement des ateliers.

Dans cet essor, diverses causes se conjuguent. Tout d'abord, lamultiplication des petites et moyennes entreprises, souventsous-traitantes, et qui sont en partie le produit de l'externalisation detâches en provenance des grands groupes producteurs. Dans ce genred'entreprises, la sollicitation du "client" est ressentie plus directement.Pourtant, même dans de grosses unités - où existe le sentiment departiciper à un grand dispositif qui se régule lui-même - se manifestecette sollicitation. Elle est tangible: les travailleurs savent qu'il y aune montée de commandes en provenance d'un pays donné et, dès lors, desmodèles spécifiques de biens de consommation ou autres doivent êtreproduits. Or ces modèles, qui apparaissent brusquement sur la chaîne,peuvent exiger plus de travail que d'autres sans que la vitesse de lachaîne soit modifiée en conséquence. Ou encore, les salariés savent qu'uncamion doit partir à telle heure et un coup de bourre doit être donné.

De plus, il y a l'effet d'un discours dominant. De plus en plus, lemanagement explique qu'il doit simplement s'adapter à une demandeextérieure, variable dans son volume et son contenu, qu'il n'a pas dechoix. Les stratégies de réduction d'effectifs et de gestion financière(stocks, etc.) sont attribuées à "l'ordre du client".

Il y a donc une situation de cumul entre l'assujettissement traditionnel àdes normes, à des délais courts, qui s'est maintenue, et cette contraintede réactivité à la demande du client.

Du côté des travailleurs du tertiaire, il en va de même, mais dans l'autresens. Ils étaient déjà très largement concernés par la nécessité derépondre, souvent sans intermédiaire, à la demande du public ou du client.L'enquête mentionnée précédemment donne les chiffres suivants pour lesemployés: 48% en 1984 et 66% en 1991 considèrent que leur rythme de travailest déterminé par la demande du client ou du public. La progression estnette.

On pourrait être tenté d'affirmer qu'il est normal pour un employé derépondre à une telle demande; cela n'est pas obligatoirement nocif, celafait partie de leurs obligations. Un examen plus approfondi révèletoutefois qu'en même temps le pourcentage d'employés déclarant que leurrythme de travail est dicté par des normes ou des délais courts est passéde 12% à 29% de 1984 à 1991. Le pourcentage de cadres répondant à ce typede contraintes est passé de 8% à 23%.

Il y a une espèce de contamination qu'on peut résumer ainsi: ce sontaujourd'hui des principes de régulation du travail industriel qui, sousunecertaine forme, fonctionnent comme déterminant temporel du travail dans lesbureaux, dans la vente, la distribution et, plus généralement, dans lesservices. Des situations d'urgence concernent un nombre croissant desalariés dans ces secteurs.

Etre apte à faire face à l'urgence, n'est-ce pas une composante valorisantede l'activité professionnelle?

S. Volkoff - Peut-être, mais il y a urgence et urgence. Danscertains cas, travailler dans l'urgence participe de la compétenceprofessionnelle. Si l'on se réfère au modèle du chirurgien, sa légitimité,sa valorisation sociale sont liées à sa capacité de réagir rapidement à unévénement imprévu pour lequel il faut développer une stratégie complexe etavec un succès rapide.

Mais le modèle de l'urgence tend à prendre son essor au sein de catégoriesprofessionnelles où il est difficile de le comprendre comme socialementindispensable.

La personne qui surveille un flux de bouteilles qui doivent être remplies,celle qui contrôle un conditionnement quelconque, celle qui emballe desparties de meubles dans des cartons afin qu'ils soient livrés à un grandcentre de distribution, à toutes ces personnes il est difficile de faireaccepter que seul un travail effréné de leur part est susceptible devaloriser et de légitimer leur travail. Leur faire admettre cette urgenceest plus que problématique; d'autant plus que ces personnes connaissent lenombre de chômeurs et chômeuses qui "attendent à côté".

Pour l'ouvrier, pour le technicien, pour l'agent de maîtrise du secteurautomobile, ce qui est présenté comme une nécessité peut perdre de sonévidence sous l'effet de l'intensification du travail et aussi à partird'un recul réflexif qui peut s'insinuer lors d'un incident quelconque. Eneffet, il n'est pas évident de reconnaître comme nécessaire que de courtesséries de véhicules présentant un nombre très différent d'options - ce quiexige un effort mental et une attention considérables pour les ouvriers surla chaîne - s'enchaînent de manière quasi imprévisible, et cela pour lasimple raison qu'un retard de deux jours serait une catastrophe pour leclient. Il est difficile de transplanter le modèle du pompier ou duchirurgien dans de telles situations de travail!

Prenons l'exemple d'une employée d'une caisse de sécurité sociale. Elle vase heurter à de nombreuses difficultés lorsque la hiérarchie demandera derépondre rapidement aux allocataires par un courrier des plus succincts,qui au mieux règle le problème immédiat. Or, cette employée, avec sonexpérience, sait fort bien que la réponse intelligente à un allocataire,compte tenu de la situation complexe dans laquelle ce dernier se trouve,impliquerait de creuser le dossier, de vérifier nombre d'éléments, decomprendre le contexte. Seulement après un tel travail, un courriercirconstancié pourrait et devrait être fait. Nous nous trouvons ici dans uncontexte où l'urgence est contradictoire avec ce que devrait être untravail bien effectué.

Il y a donc un large éventail de situations sur la manière dont l'urgenceest intégrable dans une image acceptable, convenable du métier, del'activité professionnelle.

A cela se greffe un degré de maîtrise des moyens de travail très inégal.Lorsqu'on dispose de la formation adéquate, des moyens de travailconformes, du logiciel indiqué, des bonnes machines, des conditions decollaboration appropriées, des moyens idoines de reprendre un travail aprèsune interruption en maîtrisant les séquences, etc., devoir faire face àl'urgence est vivable, est gérable. Pour partie, cela peut même constituerune sorte de piment dans le travail.

Néanmoins, la situation la plus commune ne relève pas de ce modèle. Enréalité, on fait fonctionner des systèmes qui n'ont pas été conçus à ceteffet. On fait tourner des moteurs à surrégime, des personnes à surrégime,au moins à certains moments. Ainsi, les petites marges de manoeuvrepermettant de faire appel à un coup de main d'un collègue se raréfient. Lespossibilités d'anticiper, de préparer le travail, précisément pour faireface à l'urgence, disparaissent. Se réduisent tous les espaces derégulation collective qui permettaient de donner à une personne ou à uneéquipe une compétence qui représente une certaine capacité d'adaptation etde réactivité.

Ces espaces, ces temps ne sont pas considérés comme susceptibles deproduire une valeur ajoutée, une survaleur, ils sont donc à compresser. Uneaccélération est ainsi exigée par les directions sans que les moyens d'yfaire face soient alloués aux salariés. L'organisation du travail est dèslors rigidifiée au nom des contraintes de temps.

Les normes de qualité - connues sous les dénominations ISO 9000, 9001 -n'interviennent-elles pas dans le même sens?

S. Volkoff - En effet, les normes de qualité conduisent dans laproduction à des procédures plus strictement définies. En tant que telles,ces normes ne sont pas condamnables. Mais elles tendent à aller très loindans la définition de l'ordre dans lequel les tâches doivent êtreaccomplies. Or chaque salarié peut ressentir le besoin d'adapter uneprocédure de travail en fonction de ses propres caractéristiques (sescompétences, son état de santé, etc.), des collaborations auxquelles ilpeut ou non faire appel, de l'état de la production, de ce qui s'estproduit dans les heures ou les jours précédents au plan de l'appareilproductif, etc.

Dans un certain nombre de cas, les normes de l'assurance qualité vontentraver cette adaptation. Parfois, cet obstacle est acceptable, car il estlégitime que divers principes de qualité soient respectés, que certainesséquences dans la production se déroulent dans un ordre précis pour éviterdes dégâts, y compris des dangers. Mais, dans d'autres cas, la logique mêmede la formalisation des actes productifs s'impose à tel point que le 5%d'espace qui devrait pouvoir être aménagé par l'opérateur ne peut plusl'être, et cela se répercute en cascade sur l'ensemble de l'activité. Ducoup, il peut en découler des conséquences coûteuses en termes de danger,de pénibilité, de prise de risque. Il est même douteux que le résultat auplan de la qualité soit bénéfique.

Conjointement à cette rigidité des normes, cette pression temporelle, lesresponsables des "ressources humaines" font appel au "participatif".Comment analysez-vous ce processus?

S. Volkoff - Un "participatif" bien compris devrait se nourrir de laréalité de l'activité de travail comme des compétences mises en oeuvre. EnFrance, nous avons eu l'expérience des lois dites Auroux (1982) qui ontinstauré, entre autre choses, un droit d'expression directe et collectivedes salariés sur leur lieu de travail: les groupes d'expression. Dans uncertain nombre d'entreprises, ces groupes continuent à fonctionner sous desformes diverses et parfois de manière intéressante.

Mais dans la majorité des cas, ces structures ont battu de l'aile etdépéri. Les raisons en sont multiples. Une partie de l'encadrement a freinél'essor de telles structures, craignant qu'une part de leurs prérogativessoit remise en question, qu'ils soient contournés si ces groupesd'expression fonctionnaient effectivement. Bien des organisationssyndicales ont adopté une attitude prudente ou même réticente pour desraisons presque analogues. Elles affirmaient: c'est notre rôle en tant quesyndicat et celui des délégués du personnel de véhiculer les besoins etexigences des salariés. Ces "obstacles" ont existé à des degrés divers. Ilsont aussi pu se combiner entre eux.

Mais un autre obstacle a surgi, au moins aussi important. Il n'était etn'est pas éloigné des questions de pouvoir dans l'entreprise. Il a trait àla distribution des savoirs et à la reconnaissance des compétenceseffectives sur le lieu de travail.

En effet, on fait face à des modes d'organisation productifs dans lesquelsles salariés disposent de relativement peu de connaissances sur ledispositif de production, au sens de ce qui est effectué en amont ou enaval de leur insertion dans ce dispositif. Ils éprouvent donc desdifficultés soit à prendre conscience qu'ils seraient aptes à présenter despropositions de modification dans tel ou tel domaine, soit à les formulerde façon à ce qu'elles soient réalisables. En fait, il leur manque lamaîtrise sur les déterminants de leur propre travail ou si l'on veut sur le"pourquoi c'est comme ça".

A ce premier registre de difficultés s'ajoute une méconnaissance et unenon-reconnaissance d'un large champ de ressources des salariés. Par là, jefais référence à l'immensité des ressources mentales, physiques, de tout ceque contient l'expérience professionnelle. Les salariés eux-mêmessous-estiment leurs propres ressources dans ces domaines. Beaucoup desalariés tiennent un discours dévalorisant sur leur propre activitéprofessionnelle. Ils diront: "Je ne connais que cela". Et l'exprimeront defaçon très brève, en deux phrases. Or, lorsqu'on observe finement leuractivité et que l'on en discute, on décèle une très grande complexité desprocessus de décision, des réactions à la diversité des situations detravail, des initiatives anticipatrices pour éviter des ennuis, etc. C'estun ensemble de petits gestes et de petites décisions qui permettent detenir compte de la complexité d'un système de production. Si ces savoirs etces facultés sont peu reconnus et non déclarés par les salariés eux-mêmes,la hiérarchie manifeste encore plus de réticence à les accepter et à lesformaliser. La non-reconnaissance s'accroît plus l'on s'éloigne du poste detravail. La maîtrise (contre-maître) de premier niveau, après discussion,peut assez aisément identifier et accepter l'existence de ces ressources,mais cette prise de conscience ne circule pas nécessairement jusqu'auxéchelons plus élevés de la hiérarchie, ou dans les bureaux des méthodes (làoù se conçoit l'organisation des séquences de production, des temps) oudans les bureaux d'études. Dès lors, un groupe de salariés peut seretrouver, dans le cadre du statut "participatif", face à des personnesdisposant d'un pouvoir important de décision, mais ces dernières n'ont pasune représentation correcte de ce qu'est l'activité de travail, dans sadiversité et sa richesse. Du coup, il y a un dialogue de sourds, chacuns'autocensure peu à peu et l'on aboutit à des crispations.

Ici s'insère un vrai conflit. Ce que j'ai décrit précédemment surl'organisation du travail - avec la pression temporelle, l'absence demaîtrise sur les activités, mêlées parfois à la rigidification propre auxnouvelles procédures - ne peut que rendre plus difficile la mobilisationdes savoirs authentiques dans le cadre d'un "participatif". Dès lors, ons'en tient à un "participatif" très utilitaire qui donne la priorité à desvolontaires qui veulent "jouer le jeu" pour petit à petit améliorer leursituation personnelle (ce qui est leur droit). Un véritable espace dedialogue, d'intervention collective sur les conditions de travail n'est pascréé.

Face à cette situation, comment le mouvement syndical a-t-il réagi etcomment pourrait-il dessiner une orientation?

S. Volkoff - Pour des raisons complexes, historiques, que je ne peuxdévelopper ici, je crois que le mouvement syndical français n'a pas sur cesquestions un investissement d'une ampleur répondant à la centralité de cesthématiques pour les salariés. Certes, il y a un grand nombre de militantssyndicaux qui se sont engagés de façon remarquable sur le terrain del'organisation du travail, des rapports travail-santé, etc. De plus, cesthèmes figurent dans les programmes des centrales syndicales, dans destextes de congrès.

Malheureusement se maintient dans le syndicat une tendance à déléguer à desexperts les programmes et les initiatives concernant l'organisation dutravail et la santé au travail. Selon moi, il serait bien utile dedésenclaver dans les syndicats le ou les responsables "conditions detravail, hygiène, sécurité" (qui font le lien avec les "Comités hygiène etsécurité" dans les entreprises). Les réflexions et les propositions desmilitants agissant sur le terrain, qui consacrent une part importante deleur activité à ces questions, devraient être intégrées dans un cadrebeaucoup plus collectif à l'intérieur du syndicat.

Quelques préoccupations pour l'action revendicative peuvent êtrementionnées. Tout d'abord, la volonté clairement affirmée d'éradiquer lessources de pathologies graves et de ne pas se satisfaire d'une petiterémunération compensatrice. Par exemple, face à tout ce qui estcancérogène, il serait légitime que les syndicats adoptent une positiondure et durable. En outre, le mouvement syndical pourrait faire clairementet massivement circuler l'information sur des risques fort bien cernés (letravail de nuit est emblématique à ce sujet) et stimuler une information etune discussion qui permettent à chacune et à chacun de prendre consciencedes dégâts provoqués par tel ou tel aspect du travail et de ne pas lessous-estimer.

Pour ce qui est du "participatif", les positions purement défensives nesemblent pas tenables. Les risques sont connus, celui de se faire intégrerdans une cogestion qui aboutit à accentuer la concurrence entre collectifsde travailleurs. Mais le prix à payer pour un refus d'intervenir sur le"participatif" est plus grand, selon moi, que si l'on s'y engage avec desrepères précis. Il serait déterminant que des salariés, leurs déléguésdirects et des délégués syndicaux interviennent très tôt, avec un hautniveau d'informations et de capacité de réflexion collective, dans lesdécisions qui concernent les conditions et l'organisation du travail. Ilexiste sûrement des possibilités de mettre en place des systèmes deconcertation dans lesquels prennent forme des dispositifs de suivi, decontrôle en quelque sorte, et en même temps une capacité de proposition quin'implique pas de se retrouver "pieds et poings liés" dans un systèmecogestionnaire.

Enfin, la liaison doit être établie entre le thème de l'emploi, de laréduction du temps de travail et celui des conditions et de la santé autravail. Ce que j'ai décrit est évidemment une des conséquences de larecherche systématique d'effectifs au plus juste à tout instant par lesdirections d'entreprise. Dans certains cas, il suffirait d'être 11 au lieude 10 pour modifier profondément le déroulement des tâches, accroître lescompétences, introduire la possibilité d'une formation afin d'être apte àrépondre adéquatement, sans danger accru et acrobaties inutiles, à unincident. Toute une souplesse dans le fonctionnement des collectifs detravail disparaît peu à peu sous les effets de la gestion actuelle de laforce de travail. Une approche syndicale liant effectifs et conditions detravail - de fait intervenant sur le contenu de la productivité - auraitdes conséquences sur le nombre d'emplois et donc sur le chômage. Certes, ily a, face à cette orientation, les dits impératifs de compétitivité, derentabilité, qui nécessiteraient une autre discussion. Mais je suisconvaincu qu'il existe un vrai gisement d'emplois dans la restaurationd'une qualité de la vie au travail pour un nombre très important desalariés.


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24 février 1997